11
jan
2018
Espace Média L'Ifri dans les médias
Alice EKMAN, interview parue dans Le Figaro. Propos recuellis par Cyrille Pluyette

Alice Ekman : « Le soft power chinois se durcit »

Alice Ekman est chercheuse responsable des activités Chine au Centre Asie de l'Institut français des relations internationales. Elle a dirigé l'ouvrage collectif La Chine dans le monde (CNRS Éditions, à paraître en février). Et fait partie des experts consultés par le chef de l'État pour préparer sa première visite d'État en Chine, qui s'est achevée mercredi.

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À l'issue de la visite d'Emmanuel Macron en Chine, la chercheuse explique comment le pays s'y prend pour exporter son modèle autoritaire.

LE FIGARO. - Quel bilan peut-on tirer de la visite d'Emmanuel Macron en Chine?

Alice EKMAN. - Sur le style, le président français a à la fois développé un discours de séduction et de fermeté, incluant des demandes assez claires, telles que la réciprocité en termes d'accès au marché chinois des entreprises françaises et européennes. Le ton général des interventions indique une approche réaliste des différends bilatéraux. Sur le fond, des contrats ou des accords importants ont été signés dans certains secteurs (nucléaire civil, aéro-spatial…), même si c'est un rituel des visites d'État, et qu'ils sont le fruit de longues négociations lancées bien avant la visite.

Ce déplacement peut-il contribuer à réduire l'énorme déficit commercial de la France par rapport à la Chine (30 milliards d'euros en 2016)?

La France a obtenu quelques concessions de la part de la Chine, notamment en termes d'accès au marché pour certains produits agroalimentaires, mais davantage reste à obtenir dans ce secteur et d'autres dans les prochains mois et au-delà. L'ouverture du marché chinois, et plus généralement le développement d'une relation plus «équilibrée» avec la Chine, est un travail de longue haleine qui nécessite une coordination européenne renforcée.

Le chef de l'État s'est montré assez discret publiquement sur la question des droits de l'homme et des libertés publiques, au nom d'une plus grande efficacité: est-ce la meilleure méthode face au président Xi Jinping?

Le discours du Xi'an a fait explicitement référence aux libertés individuelles, et le sujet a probablement été abordé plus précisément à huis clos. Il n'y a pas de méthode miracle compte tenu du fait que le gouvernement chinois considère comme illégitime toute déclaration étrangère sur ce sujet, et en premier lieu lorsqu'elle provient d'un pays occidental. Les tentatives passées de grandes déclarations publiques n'ont jusqu'à présent pas mené à grand-chose. Une chose est certaine, le durcissement du contexte politique et social chinois au cours des cinq dernières années préoccupe fortement les diplomaties de plusieurs États membres de l'Union européenne, dont la France. Ces diplomaties font connaître leurs préoccupations par différentes méthodes, et à différentes occasions, pas uniquement lors des visites officielles.

Cette visite va-t-elle contribuer à ce que la France compte davantage aux yeux de Pékin?

La France, cinquième économie mondiale, a un poids diplomatique qu'il ne faut pas sous-estimer, du fait de sa présence au Conseil permanent de l'ONU, et d'autres caractéristiques partagées uniquement par une poignée de pays: puissance nucléaire, troisième réseau diplomatique mondial, capacités militaires pour intervenir en Afrique et dans d'autres zones stratégiques pour la Chine. La diplomatie chinoise a tous ces éléments en tête, lorsqu'elle reçoit le président français, peu après le 19e congrès du Parti communiste chinois (PCC).

À cela, s'ajoutent deux éléments de contexte qui renforcent le poids de Paris aux yeux de Pékin: le rôle de la France dans l'Union européenne, d'autant plus central depuis le référendum sur le Brexit ; et l'activisme actuel de la politique étrangère française, notamment en matière de multilatéralisme (One Planet Summit à Paris, force G5 Sahel, organisation d'une conférence internationale à venir sur le financement du terrorisme…). Une dimension mise en avant dans les déclarations françaises lors de la visite: elles rappellent que la Chine n'est pas la seule à investir dans le multilatéralisme - en organisant un nombre croissant de sommets et forums -, face à des États-Unis en retrait relatif sur certains enjeux.

Emmanuel Macron souhaite que le projet des «nouvelles routes de la soie», lancé par le numéro un chinois, ne soit pas hégémonique, mais «partagé»: sera-t-il écouté?

C'est difficile à évaluer à ce stade. La Chine soigne beaucoup sa communication sur le sujet, s'efforçant de convaincre les pays potentiellement concernés qu'il s'agit d'une «initiative» commune et non d'un projet imposé par Pékin, et qu'elle est «complémentaire» avec les plans de développement nationaux. Si les autorités chinoises écoutent et prennent note des critiques (réticences initiales de la Russie, franc rejet de l'Inde), c'est jusqu'à présent surtout pour ajuster cette communication, davantage que pour procéder à des modifications sur le fond du projet ou sur la méthode.

La Chine utilise-t-elle ce type de projets pour exporter son modèle autoritaire?

Les autorités chinoises promeuvent assurément un modèle de développement et de gouvernance alternatif à l'étranger, auprès de pays qui font face à des difficultés économiques. Pour le PCC, il ne s'agit plus uniquement de résister contre les tentatives des «forces occidentales hostiles» (expression employée sous l'ère Mao et reprise par Xi Jinping) d'exporter la démocratie sur le territoire chinois, mais de contre-attaquer, en défendant à l'international un système politique proche du système chinois.

«À Xi'an, Emmanuel Macron a rattaché son rapport à la Chine à une réflexion philosophique sur la conception de l'individu, sa place dans la société, son rapport à l'État»

Faut-il s'inquiéter de ce «soft power» de moins en moins «soft»?

Indéniablement, cette compétition d'influence politique et idéologique se durcit actuellement, alors que la Chine se donne les moyens de la remporter (investissement massif dans la communication internationale, la formation de fonctionnaires et étudiants étrangers…) Et compte sur le soutien d'autres pays, et en premier lieu de la Russie, avec laquelle elle partage une certaine vision post-occidentale de la gouvernance mondiale, et renforce sa coordination diplomatique au sein des institutions et forums multilatéraux.

Comment la France peut-elle résister à ce combat idéologique?

À Xi'an, Emmanuel Macron a rattaché son rapport à la Chine à une réflexion philosophique sur la conception de l'individu, sa place dans la société, son rapport à l'État. Cette prise de hauteur me semble utile, parce qu'elle prend acte des divergences existantes entre la France et la Chine sur une question fondamentale, les autorités chinoises ayant, à l'opposé, une conception de l'individu façonnée par l'idéologie communiste et nationaliste. Elle place le dialogue avec la Chine dans le cadre d'un débat international plus large qui oppose universalisme et relativisme. À l'évidence, lancer ce débat ne suffira pas à défendre les intérêts français et européens, ni ceux de l'humain, en Chine et dans le monde, mais c'est un cadrage préalable et indispensable pour y parvenir. En parallèle, une politique étrangère réaliste et pragmatique, menée avec détermination, est nécessaire. Elle reste à évaluer au regard des prochaines rencontres bilatérales et multilatérales.

 

Lire l'interview sur le site du Figaro

 

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