12
oct
2017
Espace Média L'Ifri dans les médias
Laurence NARDON, interrogée par Louis Fraysse pour l'hebdomadaire Réforme

Les Américains et les armes à feu: entre tradition et lobbying

Dix jours après la fusillade meurtrière de Las Vegas, Laurence Nardon revient sur l'histoire du contrôle des armes à feu aux Etats-Unis.

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De quand date le débat sur le contrôle des armes à feu aux États-Unis, qui rebondit sans cesse ?

L’histoire du pays est jalonnée de fusillades. Les massacres de masse, ceux qui tuent beaucoup de personnes, tendent cependant à augmenter. Pour ce qui est du contrôle des armes à feu proprement dit, le XXe siècle a été marqué par des allers et retours entre phases de régulation renforcée et phases de dérégulation. Chacune des lois de régulation de vente d’armes a suivi une période de grande violence. Dans les années 1930, elles répondent aux tueries orchestrées par les mafias irlandaise et italienne lors de la décennie précédente, au sujet du commerce d’alcool. Dans les années 1960, c’est à la suite de l’assassinat des Kennedy et de Martin Luther King. Après l’attentat manqué contre Ronald Reagan, en 1981, la volonté de renforcer le contrôle des armes à feu se reflète dans la loi Brady de 1993, qui impose la création d’un « registre », soit la vérification des antécédents psychiatriques et judiciaires de l’acheteur lors de l’acquisition d’une arme neuve. En 1994, une autre loi restreint la vente d’armes automatiques. Mais cette loi, votée pour une durée de dix ans, n’a pas été reconduite en 2004. Nous sommes aujourd’hui dans une phase de grande dérégulation, encouragée par la National Rifle Association (NRA), le très puissant lobby proarmes à feu.

Comment expliquer l’attachement viscéral aux armes à feu d’une partie de la population, symbolisé par le deuxième amendement de la Constitution ?

Lorsqu’ils déclarent l’indépendance des États-Unis en 1776, les Pères fondateurs se situent dans l’esprit des Lumières. Revendiquer le droit de porter les armes pour tous les citoyens, c’est s’émanciper d’une Europe féodale où la seule violence légitime est celle de la noblesse, où le peuple, assujetti, a abandonné son droit à se défendre contre une promesse de sécurité. Dans cette optique, le deuxième amendement est une libération pour l’individu.

S’y est ajoutée la philosophie libertarienne de la responsabilité individuelle, où l’individu doit assurer sa propre sécurité. Je noterai enfin la fascination de beaucoup d’Américains pour la puissance et pour la technologie, héritage des guerres indiennes du XIXe siècle, marquées par la supériorité technique écrasante de l’armée américaine, qui lui apportait de faciles victoires.

Les Américains sont-ils favorables à plus ou moins de régulation dans le commerce des armes à feu ?

Les sondages d’opinion indiquent qu’une légère majorité de la population est en faveur d’un contrôle renforcé de la vente d’armes. Mais les partisans du port d’armes sont bien mieux organisés, bien plus efficaces. La question du contrôle est en outre fort complexe. Tout le monde ou presque est favorable à une plus ample régulation des armes automatiques, qui permettent de tirer un très grand nombre de balles en peu de temps, comme lors de la récente tuerie de Las Vegas.

Mais la NRA s’y oppose, forte de son slogan : « Les armes ne tuent pas les gens. Les gens tuent les gens. » La NRA considère que le moindre début de contrôle des armes à feu vise à terme à remettre en question le principe même du port d’arme. C’est ainsi qu’elle se bat contre la généralisation des armes « intelligentes » (smart guns), qui ne fonctionnent qu’entre les mains de leur propriétaire, par reconnaissance des empreintes digitales. Elles seraient une réponse aux accidents qui tuent chaque semaine des enfants dans le pays. Mais la NRA est parvenue à les marginaliser en arguant que la technologie n’était pas viable et qu’elle reviendrait à augmenter le prix des armes. On est là dans un lobbying tout ce qu’il y a de plus cynique, qui constitue l’un des travers de la démocratie américaine.

Laurence Nardon (propos recueillis par Louis Fraysse)

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