28
sep
2016
Espace Média L'Ifri dans les médias
Hans STARK, interviewé par Toute l'Europe

"Angela Merkel a trahi les valeurs traditionnelles pour certains conservateurs"

Angela Merkel sera-t-elle toujours chancelière dans un an ? Hans Stark passe en revue le paysage politique allemand. Selon lui, la poussée de la droite populiste et eurosceptique est appelée à durer, mais ne devrait pas empêcher la formation d'une coalition lors des élections de 2017.

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Culminant à des niveaux de popularité plus que confortables depuis plusieurs années et sans véritable rival d'envergure, la réponse à la question si Angela Merkel sera toujours chancelière dans un an a longtemps été évidente. Depuis quelques mois, ce n'est plus le cas. La CDU, le parti de Mme Merkel, enchaîne en effet les déroutes électorales au cours d'élections régionales partielles, tandis que sa politique d'ouverture à l'égard des migrants est de plus en plus contestée. A tel point que la droite allemande tend aujourd'hui à se fracturer, obligeant celle qui est au pouvoir depuis 2005 à infléchir son discours, ce qui constitue une nouveauté.

Secrétaire général du Comité d'études des relations franco-allemandes à l'Institut français des relations internationales, Hans Stark répond aux questions de Touteleurope.eu.

La CDU a essuyé plusieurs défaites électorales consécutives lors des dernières élections régionales partielles en Allemagne. La politique migratoire d'Angela Merkel suffit-elle à expliquer ces revers ?

Chaque élection régionale est un test pour les partis nationaux, mais il faut évidemment prendre en compte les contextes locaux, qui sont très importants.

A Berlin, la CDU est dans une situation difficile depuis toujours. Elle a rarement gouverné à Berlin-Ouest quand la ville était encore divisée. Il s'agit d'une ville ouvrière et, une fois unifiée, la partie orientale a rarement voté en faveur de la CDU. Cette dernière ne dispose de positions fortes que dans les beaux quartiers de la partie occidentale de la capitale. Et à cela s'ajoute que la CDU locale n'est pas très dynamique.

Quant à la région du Mecklembourg-Poméranie-occidentale, elle se situe en Allemagne l'Est [ancienne RDA, ndlr], où le comportement électoral est extrêmement volatile. Les électeurs ne s'identifient que rarement à un parti sur une longue durée. Si bien que la CDU, tout comme les autres partis de l'ancienne RFA, sont dans une position de fragilité en Allemagne de l'Est.

Et à ces explications régionales, s'ajoute la grogne latente, qui existe depuis maintenant plusieurs années, à l'intérieur de la CDU, contre Mme Merkel. La chancelière a un profil libéral, ce qui est atypique pour les chrétiens-démocrates. Elle est protestante et non pas catholique, elle n'est pas mariée, elle est ouverte aux questions sociétales, elle met en avant les droits de la femme… Tout cela n'a pas vraiment plu aux ténors de la CDU, qui ont ravalé leur ressentiment tant qu'elle enchaînait les succès électoraux. Or maintenant que c'est plus difficile, les langues se délient. D'autant plus qu'il existe désormais un autre parti de droite particulièrement attractif pour les déçus d'Angela Merkel sur le plan de la défense des valeurs traditionnelles.

Angela Merkel a promis la semaine dernière de modifier sa politique d'ouverture à l'égard des migrants. Cela signifie-t-il l'instauration d'un plafond annuel d'arrivées?

Il est trop tôt pour le dire. La CSU, la branche bavaroise de la CDU, veut effectivement obtenir ce quota. Mais la CDU reste divisée sur cette question. Les Allemands sont précis avec les chiffres : si le plafond est de 200 000, que faire du 200 001e ?

Un congrès de la CDU est prévu en décembre. Mme Merkel doit se faire réélire à la tête du parti à cette occasion si elle veut de nouveau se porter candidate lors des élections fédérales de 2017. Nous verrons si la CSU la soutiendra dans sa campagne électorale le cas échéant : ce n'est pas encore gagné et elle va faire monter les enchères. Si la chancelière accepte ce quota, ce sera l'aveu d'une volte-face totale, au risque de perdre une partie de son autorité.

En attendant, Angela Merkel reconnaît ses erreurs, admet qu'elle a sous-estimé l'ampleur de la tâche. Y compris sur le plan de la communication, lorsqu'elle répétait qu'on 'va y arriver', mais sans expliquer comment. Mais pour le moment, elle maintient qu'elle a agi comme il le fallait, selon la morale et l'éthique. Nous sommes donc au cœur d'une querelle politique avec la CSU, qui est loin d'être terminée.

Une scission entre la CDU et la CSU, deux partis associés depuis la Seconde Guerre mondiale, est-elle possible ?

Théoriquement c'est possible, mais ce serait suicidaire. Cela voudrait dire que la CDU se présenterait en Bavière, ce qu'elle ne fait pas à l'heure actuelle, faisant inévitablement perdre à la CSU sa majorité absolue dans la région. La CSU a donc tout intérêt à trouver un accord avec la CDU.

Angela Merkel peut-elle perdre son leadership sur la droite allemande, et pourquoi pas au profit d'un membre de la CSU ?

Non, car la CDU et la CSU ont leurs propres leaderships. Angela Merkel ne peut perdre sa place qu'au profit d'un autre membre de la CDU. Or il n'y a personne de crédible. La seule figure qui pourrait remplacer Mme Merkel du jour au lendemain, c'est Wolfgang Schäuble [ministre allemand des Finances, ndlr], mais ce dernier est trop fin tacticien pour se laisser instrumentaliser dans le cadre d'une cabale politique. Il faudrait que ça aille très mal pour qu'il accepte qu'on fasse de lui un dernier recours. Et ça ne serait pas un changement de génération ! [Il est âgé de 74 ans, ndlr].

L'AfD (Alternative für Deutschland – droite populiste eurosceptique), à l'inverse de la CDU, enchaîne les bons résultats électoraux. Ce parti, fondé en 2013, est-il en train de s'enraciner de manière durable dans le paysage politique allemand ?

Je crois que oui. Ce parti surfe sur le manque de satisfaction des conservateurs allemands vis-à-vis d'Angela Merkel qui, selon eux, a trahi les valeurs traditionnelles et patriotiques du pays.

De plus, même si on pense le contraire en France, la chancelière a fait beaucoup de concessions sur le plan de la gestion de la crise économique. Autant une majorité de Français la jugent trop dure sur le plan budgétaire, autant la plupart des Allemands pensent exactement le contraire. On lui reproche de toujours accepter des nouveaux délais pour que les Etats membres remettent leurs finances en ordre.

Et à cela s'ajoute la progression du populisme de droite partout en Europe : pourquoi l'Allemagne serait-elle épargnée ? D'autant que l'extrême droite est puissante en Allemagne de l'Est.

L'AfD est-elle comparable aux partis d'extrême droite européens, comme le Front national ?

L'AfD a une double facette. Le parti cherche encore à se définir, ce qui explique d'ailleurs ses nombreuses querelles politiques internes. La première mouvance est plutôt patriotique et conservatrice de bon aloi, respectant les règles républicaines et démocratiques. Il s'agirait d'une droite classique dure. Alors que la seconde frange de l'AfD, en pleine progression, est selon moi encore plus extrémiste que le Front national aujourd'hui.

Quand Marine Le Pen déclare par exemple qu'un islam modéré est compatible avec la république, l'AfD a au contraire voté, il y a quelques mois, une motion stipulant que cette religion, sous quelque forme que ce soit, n'est pas compatible avec la constitution allemande. C'est un exemple parmi d'autres. Aujourd'hui ce qui distinguerait principalement l'AfD du FN serait plutôt la sortie de l'Union européenne, qui n'est pas un thème majeur en Allemagne.

Face à l'AfD en pleine progression, les sociaux-démocrates allemands (SPD) semblent aussi mal en point que la CDU. Comment abordent-ils les élections fédérales de l'an prochain ? Qui conduira le parti ?

Comme pour la CDU, le SPD est mal en point car son leader, Sigmar Gabriel [ministre de l'Economie, ndlr], est contesté. Je pense qu'il va malgré tout prendre le leadership de son parti pour la prochaine campagne électorale.

Ensuite, il faut bien noter que c'est la social-démocratie européenne dans son ensemble qui éprouve des difficultés. Partout en Europe, le centre-gauche recule face aux populismes de droite et de gauche. Et dans un pays comme l'Allemagne –comme en Autriche d'ailleurs – les sociaux-démocrates souffrent de leur participation à la grande coalition. On ne distingue plus très bien ce qui sépare la gauche de la droite et les deux bords en pâtissent car les électeurs se tournent vers les extrêmes.

Même Martin Schulz, actuel président du Parlement européen, ne pourrait pas ravir la place de Sigmar Gabriel ?

Martin Schulz va effectivement revenir dans la bataille politique nationale, mais je doute que ça puisse être pour 2017. C'est normalement le chef du parti en exercice qui a la priorité. Sauf si le président du parti décide lui-même de laisser la place à quelqu'un d'autre, il n'y a pas de primaire.

L'Allemagne pourrait-elle connaître une grande fragmentation de son parlement l'an prochain et, à l'image de l'Espagne, ne pas être en mesure de constituer un gouvernement de coalition ?

Nous n'en sommes pas encore là. L'AfD est trop jeune pour obtenir 30% des voix. Ce serait vraiment un scénario cauchemar que ce parti atteigne ce score. Même s'il a pu obtenir 20% dans certaines régions, il n'a recueilli que 11% des voix à Berlin et il devrait en faire à peu près autant lors des élections législatives. On aura une majorité en 2017, c'est certain. Et il y a trois possibilités.

Une coalition entre les chrétiens-démocrates et les verts d'abord. Ce n'est pas impossible. Ensemble, les deux partis obtiendraient environ 48% des voix et les verts ne seraient pas opposés à la chose : ils dirigent actuellement la région du Bade-Wurtemberg et ça fonctionne très bien. De plus, sociologiquement, les verts ne sont pas très éloignés de la chancelière Merkel, libérale et pro-européenne.

Une deuxième option serait une grande coalition reconduite.

Et une troisième possibilité, nettement plus improbable, mais pas impossible : une alliance de gauche plurielle. L'obstacle majeur est que Die Linke [gauche radicale, ndlr], s'est positionnée sur une ligne très isolationniste en matière de politique étrangère et de défense. Alors que le SPD souhaite quant à lui être présent sur le plan européen et diplomatique.

Dans le cadre d'une refonte de l'Europe – un sujet de plus en plus souvent débattu depuis quelques semaines – les Allemands pourraient-ils être une majorité à soutenir plus d'intégration ?

Plus d'Europe, pourquoi pas, mais seulement si cette Europe ressemble à l'Allemagne. C'est-à-dire une Europe disciplinée sur le plan monétaire et qui respecte les grandes lignes du Pacte de stabilité. En revanche, l'hypothèse d'une Europe bâtie sur une autre politique économique, elle, ne trouverait probablement pas le soutien des Allemands.

On a tellement de mauvais souvenirs dans les dernières étapes de construction européenne, notamment avec la Constitution de 2005, qu'on opte aujourd'hui plutôt pour de grands projets, comme la défense européenne ou l'établissement d'un vrai contrôle des frontières extérieures. Nous ne sommes pas encore dans l'idée d'un chantier institutionnel et politique qui risquerait de se heurter au processus de ratification, mais plutôt dans d'un retour à la méthode Monnet : avancer progressivement par projet.

 

 

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