03
nov
2017
Espace Média L'Ifri dans les médias
Laurence NARDON, citée par Marc Semo et Gilles Paris dans Le Monde

Donald Trump ou la diplomatie du chaos

Isolationniste, nationaliste, réaliste malgré lui et impulsif, le président des Etats-Unis secoue l'ordre mondial depuis son élection, il y a un an. Alors que son équipe est minée par les dissensions et les incohérences, ses Tweet intempestifs accetuent les effets de son imprévisibilité. 

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America first ! » : c’était son credo pendant la campagne et, depuis sa victoire à l’élection pré­sidentielle le 8 novembre 2016, Donald Trump n’a cessé de le marteler. Aujourd’hui, neuf mois après son installation à la Maison Blanche, le 20 janvier 2017, les Etats-Unis n’ont jamais été aussi isolés sur la scène interna­tionale, en butte à une défiance croissante de la quasi-totalité de leurs alliés, inquiets de les voir abandonner ce rôle de « leader du monde libre » qui était le leur depuis la fin de la seconde guerre mondiale.

Le candidat Trump n’avait cessé de pourfendre les Nations unies et le système multilatéral en vigueur depuis 1945. Il avait dénoncé les alliances, à commencer par le traité de l’Atlantique Nord (OTAN), aussi « obsolète » que coûteux, subord onnant sa survie à l’engagement de ses membres européens à payer davantage. Il avait éructé contre l’accord sur le nucléaire iranien ainsi que contre divers traités commerciaux, responsables à ses yeux de la perte d’emplois aux Etats-Unis.

Le président Trump a été contraint de corriger un peu le tir, au moins dans la forme. Il a rassuré les Européens, notamment ceux de l’Est, sur l’engagement de Washington dans l’OTAN face à la menace russe. Il a aussi rassuré Tokyo et Séoul sur la réalité de la protection américaine face à Pyongyang. Mais pour l’essentiel, il est resté le même : impulsif, narcissique et provocateur, au grand dam de ceux qui espéraient qu’il se « présidentialiserait » peu à peu. Ses conférences de presse, lors des visites de responsables étrangers à Washington, trahissent un manque d’intérêt pour les dossiers qui tranche avec la méticulosité de son prédécesseur démocrate, Barack Obama.

Ses Tweet assassins et ses déclarations enflammées se succèdent. En neuf mois, les Etats-Unis se sont retirés d’un projet de libre-échange avec des pays riverains du Pacifique (Partenariat transpacifique, TPP), de l’accord de Paris sur le climat, de l’Unesco. Le 13 octobre, le président a dénoncé l’accord sur le nucléaire iranien, sans s’en retirer – une décision qu’il laisse au Congrès.

Après des semaines de confusion sur la composition de son équipe, le président américain s’est entouré de personnalités respectées sur les questions stratégiques et internationales. Pour la plupart, il s’agit de généraux tels qu’Herbert McMaster, son conseiller à la sécurité nationale, James Mattis, secrétaire à la défense, et John Kelly, passé de la sécurité intérieure à la fonction de chef de cabinet de la Maison Blanche. L’ancien patron d’Exxon­Mobil, Rex Tillerson, dirige pour sa part le département d’Etat. Ces hommes sont avant tout des « réalistes », décidés à affirmer la puissance américaine quand c’est nécessaire. Mais le président ne les écoute guère.

« Le seul point sur lequel Donald Trump a tenu parole jusqu’ici est celui de son imprévisibilité », ironise l’ancien ministre français des affaires étrangères Hubert Védrine. Une enquête menée en juin par le think tank américain Pew ­Research Institute, dans 37 pays, a montré que le nouveau locataire de la Maison Blanche suscite la défiance de 74 % des personnes interrogées, avant tout en raison de son arrogance et de son intolérance. Il obtient les plus bas taux de confiance en Europe, notamment en Allemagne (10 %) ou en France (14 %). Il n’y a qu’en Israël et en Russie qu’une partie consistante de l’opinion (respectivement 49 % et 53 %) juge ­favorablement le 45e président américain.

Le « jacksonien »

La première initiative de Donald Trump en ­politique internationale après son installation à la Maison Blanche fut d’annoncer le retrait américain de l’Accord de partenariat transpacifique, qui avait été signé avec onze pays de la région Asie-Pacifique et représentait quelque 40 % de l’économie mondiale. Une aubaine pour la Chine qui, n’étant pas partie à l’accord, se retrouve aujourd’hui en position de force. Un cas d’école.

  • « Donald Trump se revendique comme pragmatique, mais il agit de façon idéologique, même si son idéologie n’est pas struc­turée », relève Laurence Nardon, spécialiste des Etats-Unis à l’Institut français des relations internationales (IFRI) et coordinatrice avec Thomas Gomart de l’ouvrage collectif paru début novembre Trump un an après. Un monde à l’état de nature ? (Etudes de l’IFRI). « Ces retraits des traités, à commencer par celui du TPP, sont contraires aux intérêts mêmes des Etats-Unis. Mais Trump a décidé de rester dans la veine ­populiste qui lui a fait gagner l’élection. »

Nombre d’experts de la politique américaine, dont Walter Russell Mead du Hudson Institute, n’hésitent pas à parler de « moment jacksonien », en référence au président ­Andrew Jackson, démocrate atypique qui occupa la Maison Blanche entre 1829 et 1837 et fut le véritable fondateur du populisme outre-atlantique, ainsi que le héraut d’un repli américain. Pas question en effet pour M. Trump de défendre un « exceptionnalisme » de la poli­tique étrangère américaine, considéré comme de la vanité et qui obligerait à faire preuve d’une quelconque exemplarité.

La liste des traités que le nouveau locataire de la Maison Blanche a quittés, ou menace de quitter, est longue. « La politique étrangère de Trump a trouvé son thème : la doctrine du retrait », note Richard Haass, président du think tank Council on Foreign Relations. Le 1er juin, Trump se retire de l’accord sur le climat, parce qu’il est « injuste » et permettrait aux autres pays de prendre l’avantage, selon lui, sur l’industrie américaine… Le retrait ne sera pourtant effectif qu’en 2020. Quand il menace de remettre en cause l’Accord de libre-échange avec le Mexique et le Canada (Alena), c’est parce que cet accord a contribué à délocaliser des millions d’emplois industriels.

L’Organisation mondiale du commerce et la Banque mondiale sont dans son viseur pour les mêmes raisons. Ce choix peut être autant idéologique que financier, tout com­me pour l’Unesco, dont Washington s’est retiré en octobre, évoquant les « préjugés anti-israéliens » de l’organisation. Ce retrait, qui ne sera effectif qu’en décembre 2018, est surtout symbolique : depuis 2011 et l’admission de la Palestine, les Etats-Unis y ont déjà arrêté toute contribution financière.

En revanche, quand il s’agit d’accords sur des questions stratégiques ou sécuritaires, Trump se montre plus prudent. En témoigne son attitude envers l’accord de juillet 2015 entre les 5 + 1 (les cinq membres permanents du Conseil de sécurité plus l’Allemagne) et l’Iran, gelant et mettant sous contrôle international le programme nucléaire de Téhéran. Après l’avoir « certifié » à deux reprises, il a finalement refusé de le faire une troisième fois, renvoyant la décision au Congrès. Mais tout en continuant de vitupérer contre « ce pire accord jamais signé », il s’est bien gardé de lui donner le coup de grâce.

Le nationaliste

Lors de son véhément discours à l’Assemblée générale des Nations unies, le 19 septembre, Donald Trump a pourfendu le « régime voyou » de l’Iran et menacé de « destruction totale » la Corée du Nord si elle utilise l’arme nucléaire, tout en exposant sa vision du monde. A vingt et une reprise, il a employé le mot « souverain » ou « souveraineté », pilier avec « la sécurité » et « la prospérité » d’un ordre mondial « fondé sur le grand réveil des nations ».

  • « En tant que président des Etats-Unis, je mettrai toujours l’Amérique en premier, tout comme vous, en tant que leaders de vos pays, mettez toujours et devez toujours mettre vos pays en premier », a-t-il lancé. « Donald Trump n’est pas un isolationniste, souligne Laurence Nardon. Son nationalisme est celui d’une Amérique qui souhaite se retirer des affaires du monde, mais qui n’hésite pas à intervenir quand ses intérêts sont en jeu. »

Cette thématique recoupe largement celle exposée par son conseiller économique Gary Cohn et le secrétaire à la défense, James Mattis, dans une tribune au Wall Street Journal publiée le 31 mai, à l’issue du premier périple de M. Trump au Moyen-Orient et en Europe. Les deux hommes y présentent le monde « tel une arène où les nations, comme les acteurs non étatiques, sont en compétition pour gagner l’avantage ». Un monde « hobbesien ».

Dans cette logique, le président des Etats-Unis n’a que mépris pour l’Union européenne, dont il ne comprend pas la logique. Il abhorre tout ce qu’elle implique en matière de délégation volontaire de souveraineté. D’où son enthousiasme pour le Brexit. Jamais les relations n’ont été aussi mauvaises avec les Européens, et en particulier avec l’Allemagne. « Nous devons prendre notre destin en main ; le temps où nous pouvions nous reposer sur d’autres est en partie révolu », réagissait en juin la chancelière allemande, Angela Merkel.

Les liens anciens entre Washington et ses alliés transatlantiques ne sont certes pas encore rompus, mais Trump n’a plus vraiment d’amis en Europe, même si Emmanuel Macron a fait le pari d’un « achat à la baisse », surjouant la proximité personnelle, notamment lors de la visite de Trump pour le 14-Juillet à Paris. Selon Bertrand Badie, professeur à Sciences Po, « les deux seuls vrais soutiens de Trump dans l’arène internationale, partageant ses objectifs tactiques et stratégiques au Moyen-Orient, sont Israël et l’Arabie saoudite ».

Trump est convaincu que la puissance militaire et économique des Etats-Unis est suffisante pour leur permettre de faire ce qu’ils veulent, d’où son dédain pour les alliances. Au contraire de son prédécesseur républicain, George W. Bush, qui cherchait malgré tout à créer une coalition la plus large possible.

L’impulsif

De son propre aveu, les images des enfants morts asphyxiés de Khan Cheikhoun, petite localité rebelle du nord de la Syrie, bombardée le 4 avril au gaz sarin par l’aviation de Bachar Al-Assad (83 morts), l’ont bouleversé. « Cette attaque a eu un grand impact sur moi, c’était horrible », a expliqué Donald Trump en annonçant avoir ordonné, le lendemain, une frappe ciblée sur la base syrienne d’où avaient décollé les avions. L’émotion du président américain était probablement réelle, tout autant que sa volonté de se démarquer de son prédécesseur Barack Obama qui avait renoncé, en août 2013, à faire respecter sa « ligne rouge » et à punir Damas pour avoir utilisé l’arme chimique contre sa propre population.

Jusqu’à ce jour, la question syrienne n’intéressait guère le président américain au-delà de la lutte contre les djihadistes. « Je n’aime pas Assad, mais Assad tue l’Etat islamique », expliquait-il auparavant. En le bombardant, il a voulu montrer sa force. C’est en recevant le Chinois Xi Jinping dans sa résidence de Floride et en dégustant à ses côtés « le plus beau des gâteaux au chocolat », qu’il donna l’ultime feu vert. « Je lui ai dit que nous venions de lancer 59 missiles… Il a demandé au traducteur de répéter », a raconté Trump, assurant que son invité l’avait approuvé. Alors que tout devait opposer Trump à son homologue chinois, l’envergure de cet autocrate, populiste à sa manière, a au contraire rapproché les deux hommes, au-delà de contentieux économiques clairement identifiés.

Washington avait au préalable averti Moscou de son bombardement ainsi que, par ricochet, Damas. C’était un avertissement. Depuis, le régime syrien n’a plus utilisé de gaz sarin. Ce ne fut pas pour autant un tournant dans la guerre, et la politique de l’administration américaine en Syrie, au-delà de la lutte contre le terrorisme, reste illisible.

La constance n’est pas le fort de Donald Trump. Il revendique d’agir « à l’instinct », ce qui explique ses obsessions sur certains dossiers, à commencer par le danger représenté par l’Iran au Proche-Orient. Ses liens forts avec le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou comme avec la monarchie saoudienne le confortent dans cette lecture des déséquilibres régionaux.

Le réaliste par défaut

Après avoir promis pendant sa campagne la rupture avec ses prédécesseurs, à commencer sur le nucléaire iranien, Donald Trump a été contraint plus d’une fois de se raviser. Il s’est ainsi résigné en octobre à une rupture en trompe-l’œil sur l’accord iranien en confiant le dossier au Congrès. Quant au rapprochement historique avec Cuba, commencé par son prédécesseur, il n’a été que freiné.

Après avoir esquissé une remise en cause du principe d’une « Chine unique », matérialisée par une conversation téléphonique avec la présidente de Taïwan, Tsai Ing-wen, avant d’accéder à la Maison Blanche, le président a fait machine arrière pour apaiser Pékin. Il a aussi fini par changer d’avis sur l’Afghanistan, où il a accepté en août d’envoyer des renforts à la demande des militaires. « Mon instinct était de partir, a-t-il reconnu. Mais j’ai appris dans le bureau Ovale que tout est plus compliqué et mes conseillers m’ont convaincu qu’il fallait rester. »

Au long de sa campagne et après sa prise de fonctions, Donald Trump a plaidé pour un nouveau « reset » (remise à zéro) avec la Russie, contestant ouvertement l’analyse du renseignement qui avait conclu à des interférences russes dans la présidentielle américaine. Les soupçons, étayés par des enquêtes, notamment parlementaires, l’ont cependant empêché d’avancer dans cette direction. L’unique entretien bilatéral avec son homologue russe, en marge du sommet du G20, en juillet à Hambourg, n’a pas abouti à une percée. Les expulsions réciproques de diplomates au cours de l’été ont, au contraire, témoigné de la défiance qui perdure entre les deux pays.

A plusieurs reprises, notamment devant l’Assemblée générale de l’ONU, le président américain a assuré être mû par un « réalisme fondé sur des principes ». Ce que conteste Stephen Walt, professeur en relations internationales à la Kennedy School of Government de Harvard et théoricien du réalisme en politique étrangère. « Les réalistes s’efforcent toujours d’améliorer la position de pouvoir relatif d’une nation, explique M. Walt. Contrairement à la vision de Trump, cet objectif est souvent favorisé par la coopération avec d’autres pays, rarement en se montrant belliqueux et en cherchant la bagarre. Ironiquement, Trump donne à ses adversaires, et surtout à l’Iran, l’occasion d’apparaître comme beaucoup plus raisonnables et rationnels. Pour cette raison, tous les réalistes que je connais pensent que Trump est un désastre. »

Le narcissique

Donald Trump aime qu’on l’aime. Les psychologues glosent sur cette personnalité souvent présentée comme infantile et narcissique – la dimension personnelle joue un rôle-clé dans les relations avec ses homologues étrangers. Emmanuel Macron l’a bien compris. Donald Trump ne cesse de parler de son « ami » français, atypique comme lui. Il lui a même fait parvenir des coupures de presse évoquant leurs bonnes relations, surlignées en jaune et annotées de grandes exclamations : « It’s true !!!!!!!! » ( « C’est vrai ! ») « Mon objectif est de le réancrer dans cette amitié franco-américaine, qui contribue à défendre nos valeurs de démocratie et de liberté », explique le président français, qui n’a pas, pour autant, réussi à le faire changer d’avis, ni sur l’accord sur le climat, ni sur le nucléaire iranien.

 
Par Marc Semo et Gilles Paris (Washington, correspondant)
 

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