20
déc
2016
Espace Média L'Ifri dans les médias
Barbara KUNZ, interviewée par Jean-Louis Dell'Oro pour Challenges.fr

L’attentat de Berlin va-t-il bouleverser la politique sécuritaire en Allemagne ?

Lundi soir, un homme fonçait dans un marché de Noël à Berlin à bord de son camion. Un attentat terroriste qui, selon le dernier bilan des autorités allemandes, a fait 12 morts et 48 blessés. A l’heure où nous écrivons ces lignes, l’identité et les motivations exactes du terroriste ne sont pas encore connues avec certitude. Challenges.fr revient avec Barbara Kunz, chercheuse au Cerfa à l'Ifri, sur la politique sécuritaire allemande actuelle et l’impact que pourrait avoir cet attentat.

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La politique de sécurité allemande est-elle suffisante aujourd’hui?

Il est toujours extrêmement délicat de répondre à cette question. Comment empêcher des terroristes de foncer dans une foule avec un camion? Il est difficile de trouver les mesures de précaution face à ce genre d’actions. Ce qui est sûr, c’est que ces derniers mois, les Allemands ont renforcé leurs dispositifs de sécurité. Le ministre de l’Intérieur allemand Thomas de Maizière a déjà indiqué que la situation était très sensible en Allemagne par rapport au terrorisme. Il avait également appelé les Allemands à faire preuve d’une vigilance accrue et de contacter les forces de l’ordre s’ils voyaient des personnes se radicaliser. Les mesures de sécurité ont également été durcies à l’occasion des grands événements, comme lors de la dernière fête de la bière à Munich. Les patrouilles de la police dans les lieux stratégiques comme les gares sont aussi plus nombreuses.
 

Les Allemands ont-ils l’équivalent du plan vigipirate ou de l’état d’urgence?

Non pas en tant que tel. En Allemagne, les militaires sont exclus des interventions sur le sol allemand. Il y a quelques exceptions mais la menace terroriste n’en fait pas partie. Il faudrait changer la constitution si le gouvernement souhaite voir l’armée épauler la police. Le débat revient régulièrement outre-Rhin. La dernière fois, c’était cet été, à l’occasion de la sortie du dernier Livre blanc de la Défense allemande. Plusieurs sondages ont indiqué que la population y était plutôt favorable. Les chrétiens-démocrates de la CDU sont pour. Les socio-démocrates du SPD sont contre et en font une ligne rouge à ne pas franchir. Un compromis s’est cependant dégagé. A partir de 2017, il y aura ainsi des exercices communs entre la police et l’armée.
 

Les Allemands pourraient-ils s’inspirer de la politique sécuritaire mise en place par la France?

Certains Allemands vous diront que les Français, eux, au moins font quelque chose. Mais d’autres estiment que l’armée n’est pas forcément la bonne solution pour lutter contre la radicalisation. Pour une bonne partie des Allemands, les Français vont peut-être trop loin et ils n’utilisent pas nécessairement les bons outils. Il faut y ajouter le sentiment que l’Allemagne n’a pas la même histoire que la France et qu’il faut donc appliquer d’autres solutions.
 

L’AfD (Alternative pour l’Allemagne), le parti d‘extrême droite anti-immigration, a mis en cause la responsabilité d’Angela Merkel et sa politique d’accueil des réfugiés après l’attentat de Berlin. Cela va-t-il influer sur la politique allemande vis-à-vis des réfugiés?
 

A mon avis, il n’y aura pas d’impact de ce point de vue. Pour une raison simple: Merkel a déjà changé de cap. Les conditions d’accueil ont été durcies et Berlin a été très actif dans l’accord de l’Union européenne avec la Turquie pour limiter l’afflux de réfugiés. En revanche, dans les jours et les semaines à venir, il y aura certainement des tentatives de récupération politique de cet attentat. Pour le moment, le gouvernement allemand fait preuve d’un grand sang-froid et prend toutes les précautions pour ne pas attiser le ressentiment de la population. Il n’avait d’ailleurs pas exclu que des terroristes aient pu se fondre dans la masse des réfugiés. Mais, avec les élections législatives de septembre 2017, le débat va accompagner toute la campagne. Je pense que les gens qui s’engagent en faveur des réfugiés vont continuer à le faire. Ceux qui sont contre la présence des étrangers ne changeront pas d’avis. Les opinions sont déjà très polarisées outre-Rhin, même si cet attentat peut renforcer cette polarisation, notamment au niveau politique.

Dans le cas où cet attentat serait lié à des djihadistes, cela aura-t-il un impact sur la politique extérieure du pays? Les Allemands vont-ils par exemple davantage se rapprocher des Français en Syrie?
 

Là encore, je ne pense pas que cet attentat soit de nature à infléchir véritablement la politique étrangère de l’Allemagne. Premièrement, la menace terroriste est considérée comme un problème de sécurité intérieure qui n’a pas de lien direct avec ce qui se passe à l’extérieur des frontières. Deuxièmement, les Allemands sont déjà impliqués au Mali ou en Syrie, où ils ont formé les peshmergas kurdes. Troisièmement, les Allemands estiment qu’ils sont déjà très actifs à l’est de l’Europe, avec plusieurs milliers de soldats impliqués dans les pays baltes. Je ne crois pas qu’ils redéploieront leurs troupes pour aller au Moyen-Orient. Enfin, ils estiment que les bombardements par avion ne résoudront pas le problème en Syrie. Beaucoup de monde en Allemagne estime même que la politique interventionniste de la France en Syrie augmente le risque d’attentats dans l’Hexagone. Le chaos actuel au Moyen-Orient est notamment lié à l’intervention en Libye en 2011. Les Allemands ne veulent pas reproduire cette erreur. D’ailleurs, ils ont été très impliqués en Afghanistan et les résultats ont été plus que décevants.

 

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