14
oct
2016
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Le roi Bhumibol et la Thaïlande : mort d'un «demi-Dieu» au bilan en demi-teinte

Le roi Bhumibol Adulyadej, couronné en 1950, est mort à l'âge de 88 ans. Pour Sophie Boisseau du Rocher, le monarque aura davantage participé à la grande transformation sociale et économique de la Thaïlande qu'à son évolution politique.

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La mort du roi Bhumibol Adulyadej, Rama IX dans la dynastie Chakri qui règne depuis 1782, affecte l'immense majorité des Thaïlandais et révèle l'attachement très fort de la population à son monarque. La longévité exceptionnelle de son règne (le roi Bhumibol règne depuis le 9 juin 1946 même s'il n'a été couronné que le 5 mai 1950) explique cet attachement puisque près de 90% de la population n'a pas connu d'autre monarque et qu'il est associé aux mutations - parfois erratiques - de son royaume: il a connu 19 coups d'Etat, 22 Premiers ministres et 17 Constitutions. Précisément, dans les désordres traversés, le roi Bhumipol est resté un repère et un symbole fort, rassurant et structurant.

 

Rama IX et la grande transformation de la Thaïlande

L'apport personnel de Sa Majesté Bhumibol à la grande transformation vécue par la Thaïlande ces soixante dernières années est indéniable. D'emblée, un fait s'impose: entre le temps où le roi a été couronné et aujourd'hui, la Thaïlande aura connu des changements majeurs, irréversibles et déterminants pour la suite de son histoire.

Rama IX, né à Cambridge dans le Massachussetts (le seul monarque au monde à avoir vu le jour aux Etats-Unis) et élevé à Lausanne (le roi parlait aussi bien le français que le thaï), a pris des risques et assumé des responsabilités réelles pour accompagner ces changements vers le développement, économique comme politique. Le tournant vers la modernité, entamé par son grand-père le roi Chulalongkorn, aura bénéficié en outre de sa connaissance de la scène internationale et la Thaïlande aura été un des pays les plus à même de valoriser la mondialisation pour assurer son décollage. L'industrie, balbutiante en 1946, participe aujourd'hui à hauteur de 43 % au PIB, l'agriculture s'est modernisée et n'emploie plus que 45 % de la population (contre 88 % en 1946), le paysage urbain s'est transformé et organisé autour de quelques pôles (Bangkok, 12 millions d'habitants en 2016 contre 1 million en 1946, appartient au réseau des grandes capitales mondiales) ; l'éducation concerne 95 % de la population (contre 30 % en 1946). Transition sociale aussi avec un revenu réel par tête multiplié par 10 ; on rappellera que bien avant Thaksin, Rama IX a été le premier à s'intéresser au sort des plus pauvres avec la mise en œuvre du concept d'autosuffisance. Si la transformation n'a pas toujours évolué selon les vœux du monarque, si l'œuvre de transformation reste à achever, Rama IX aura sans aucun doute porté l'effort des Thaïlandais et leur aura donné des clefs d'accès à une modernité durable.

 

Les sinuosités politiques

Comment expliquer alors ce sentiment d'inachèvement? Le bilan politique du règne de Bhumibol est évidemment plus complexe à établir. Ce qui ne signifie pas qu'il est négligeable. Pour bien en mesurer l'amplitude, il faut revenir à l'état du royaume quand le jeune homme a été intronisé à la suite d'un accident - jamais élucidé à ce jour - qui a coûté la vie à son frère aîné Ananda. Après la «révolution» de juin 1932 qui mettra fin au «régime des princes», le Siam (le changement de nom officiel date de 1939) devient une monarchie constitutionnelle. Les tensions sont telles entre la monarchie et le gouvernement que le roi Prajadhipok (Rama VII) abdiquera au cours d'un voyage en Angleterre en mars 1934; le Conseil de régence placera sur le trône son neveu, le prince Ananda, non seulement inexpérimenté (issu d'une branche cadette, il n'était pas appelé à régner) mais absent du royaume puisqu'il vit en Suisse. L'emprise des militaires nationalistes, avec à leur tête le général Phibul, deviendra très prégnante et profitera du profil bas de la monarchie pour occuper l'espace politique. Il va donc s'agir pour le jeune monarque non seulement de promouvoir l'évolution politique du pays (il a étudié le droit à l'université de Lausanne) mais aussi de restaurer la légitimité de la monarchie dans le respect de la tradition.

Cette seconde ambition sera rendue possible par une coopération étroite avec le général Sarit qui prendra le pouvoir après le coup d'Etat de 1957 contre Phibul. C'est à partir de cette date que l'entente entre le Palais et les Forces armées se renforcera au point que pour qu'un coup d'Etat soit «validé», l'imprimatur du roi sera nécessaire. Par ailleurs, les Forces armées assurent le Palais de revenus corrects et la mise en place d'une «monarchie de réseau» (selon les termes du chercheur britannique Duncan Mccargo) lui donnera un levier financier de premier ordre rendu précisément possible par le développement rapide de l'économie ; la fortune de la couronne thaïlandaise est aujourd'hui estimée à 35 milliards de dollars selon le magazine américain Forbes. Même si on constate une convergence d'intérêts troublante, le monarque souhaite toutefois encadrer la marge de manœuvre de certains militaires ambitieux. Quand il estime que les équilibres fondamentaux sont à risque, en 1973 ou en 1992 par exemple, il intervient. A diverses reprises, le roi, chef de l'Etat et commandant en chef des Forces armées, va utiliser son magistère moral pour inciter l'Armée à rester dans ses casernes.

 

Turbulences récentes

Les silences répétés du roi lors des évènements récents ont d'autant plus surpris qu'à chaque fois «la défense de la monarchie» était le prétexte avancé pour justifier des récents coups de force politiques. La dernière fois que le monarque a pris la parole était lors d'une rare apparition à la télévision en avril 2006 quand il a appelé les juges à prendre les actions nécessaires pour sortir de l'impasse politique alors que la contestation paralysait le pays après les élections contestées qui venaient de se tenir. Clairement, les méthodes démagogiques et incisives de l'ancien Premier ministre Thaksin Shinawatra, son attitude jugée irrespectueuse et les conflits d'intérêt de son gouvernement déplaisaient au monarque … et au Conseil privé du roi. Depuis, c'est le Conseil privé qui a pris le relais du fait de la grande lassitude, de la maladie et de l'âge avancé du roi Bhumibol. Un autre argument est que la polarisation du pays entre «Chemises rouges» et «Chemises jaunes» reflétait des divisions au sein même de la société thaïlandaise et non le combat d'un dictateur contre «son» peuple. En ce sens, elle peut être interpréter comme l'expression d'un débat politique, certes violent, manipulé et instrumentalisé mais néanmoins émergent ; à ce titre, le roi Bhumibol estimait qu'il n'avait pas à intervenir.

 
L'incertitude
 
On dit souvent que le roi Bhumibol est considéré comme un demi-dieu par les Thaïlandais. Mais s'il existe un lien existentiel entre le bouddhisme theravada et la monarchie, le roi a d'abord le devoir d'être un exemple. Ce n'est pas tant le statut qui a donné à Bhumibol cette envergure que sa vertu et sa pratique des valeurs bouddhistes. Il a d'ailleurs déclaré que «le succès de la monarchie dépendra de la personne qui s'assied sur le trône plus que du trône lui-même». A ce titre, son règne est un succès mais qui se termine en demie-teinte tant son successeur désigné, le prince Maha Vajiralongkorn, ne paraît pas avoir les mérites de son père.

Toute la question à présent est de savoir de quelle tradition l'Armée, qui est revenue au pouvoir après son dernier coup d'Etat en mai 2014, va se prévaloir: de celle de Sarit (coopération) ou de celle de Phibul (marginalisation)? Quel sera l'engagement du nouveau roi pour son royaume alors que celui-ci doit résoudre une crise politique récurrente et poser des choix économiques déterminants pour maintenir une avance qui s'effrite dans un contexte de concurrence régionale? Est-on finalement revenu à la configuration des années 1930/40? Les intérêts partisans auront-ils raison du bien commun si cher au défunt monarque?

 
Par Sophie Boisseau du Rocher, chercheur associé au Centre Asie de l'Ifri.
 
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