21
nov
2016
Espace Média L'Ifri dans les médias
Barbara KUNZ, interview parue dans Challenges. Propos recueillis par Sabine Syfuss-Arnaud.

"Avec un 4e mandat, Merkel entrerait aussi dans l'Histoire pour sa longévité"

Face au Brexit et à l'élection de Donald Trump, Angela Merkel a annoncé dimanche 20 novembre sa candidature pour un 4e mandat à la chancellerie. Quelles sont ses chances ? Quel soutien attendre des Allemands et de la part des partis politiques ? Serait-elle un rempart contre la montée du populisme en Europe ? Chercheuse à l’IFRI, allemande et spécialiste de la politique outre-Rhin, la politologue Barbara Kunz réagit à l’annonce de la candidature d'Angela Merkel.

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Angela Merkel a annoncé hier qu’elle briguera un 4e mandat. Avez-vous été surprise?

Pas du tout. Tout le monde s’y attendait. Aucun signe ne montrait qu’elle n’avait pas envie de retenter sa chance.

Si elle l’emporte, deviendra-t-elle une championne de la longévité à la tête de l’Allemagne?

Si elle décroche son 4e mandat [en septembre 2017, ndlr] et qu’elle le mène à terme, elle rentrera aussi dans l'Histoire pour sa longévité. Elle battra le record du chancelier de l’après-guerre Konrad Adenauer, au bout de 14 ans, et égalera celui de d’Helmut Kohl, au bout de 16 ans.

Peut-on imaginer qu’elle ne remporte pas le soutien de son camp et qu’elle ne soit pas la candidate choisie par le parti conservateur?

Non. D’abord parce que la discipline règne au sein de son parti, la CDU. Ensuite parce que la crise avec la branche bavaroise de son camp s’étant calmée, la CSU devrait se ranger derrière elle. Et enfin, il n’y a pas d’alternative crédible à Angela Merkel.

Comment s’explique sa longévité?

Parce qu’elle est prudente. Elle ne s’est jamais engagée dans de grandes promesses. On lui reproche d’ailleurs souvent de ne pas communiquer, de ne pas suffisamment expliquer aux citoyens. Mais c’est une stratégie payante. Elle n’a en particulier jamais fait de promesses qu’elle ne pourrait tenir, comme celle, par exemple, de François Hollande d’inverser la courbe du chômage. Sans compter que l’économie va très bien. Ce qui rassure et satisfait les Allemands.

Sur la question des réfugiés, elle s’est engagée, non?

Oui mais toujours en restant vague. Elle a dit "Wir schaffen dass" ["nous y arriverons"], mais sans jamais préciser comment. Elle n’a rien promis de concret, est restée flou. Bien sûr, la question de la politique d’accueil de la chancelière va certainement être très présente dans la campagne électorale et pourrait même devenir dangereuse pour Angela Merkel.

En attendant, 55% des Allemands souhaitent qu’elle rempile. Depuis cet été, sa courbe de popularité est repartie à la hausse, pourquoi?

C’est le contexte international, avec le Brexit, l’élection de Trump… Aujourd’hui la chancelière, à la tête du pays depuis 11 ans et dirigeante du monde occidental au pouvoir depuis le plus longtemps, incarne la continuité. Elle a fait ses preuves. Ce n’est pas très excitant avec elle, mais c’est solide, et les Allemands, le solide, ils aiment bien!

Avec l’arrivée de Donald Trump aux Etats-Unis et la peur que Marine Le Pen n’accède au pouvoir en France, ils voient en Merkel un rempart contre le parti populiste de droite l’AfD (alternative pour l’Allemagne).

Y compris les électeurs de gauche?

Oui, ceux qui jusque-là n’étaient pas forcément convaincus à 100% par la chancelière préfèrent s’ennuyer, que de prendre le risque de voir arriver des fous au gouvernement. Ils la voient comme quelqu’un capable de protéger l’Allemagne contre les extrêmes. De toute façon les sociaux-démocrates (SPD) n’ont toujours pas trouvé de candidat à la chancellerie. Le vice-chancelier Sigmar Gabriel, qui devait mener bataille, bat des records d’impopularité.

Dernier argument qui joue en faveur de Merkel: la politique des réfugiés qui, si elle a été controversée, a surtout été attaquée à droite, alors qu’elle était soutenue et défendue par la gauche. Beaucoup de sympathisants de gauche estiment que, même s’ils n’ont pas été super fan de Merkel, ils n’accepteront pas que la fin de son règne résulte de la crise migratoire. Ils sont donc prêts à la soutenir. Mais tout dépendra aussi bien sûr de qui sera le candidat social-démocrate à la chancellerie.

Est-ce qu’une coalition rouge-rouge-verte (SPD, extrême gauche (Linke), verts) pourrait empêcher Merkel de faire un 4e mandat?

Non, cette configuration est quasiment exclue. Elle marche au niveau régional, parce que les Länder ne mènent pas de politique étrangère et de sécurité, deux domaines dans lesquels les trois partis ont des positions divergentes. Au niveau fédéral, ils n’arriveraient pas à se mettre d’accord par exemple sur la question russe ou les problèmes de défense. Ça ne pourrait pas marcher, surtout dans le contexte international actuel.

Les conservateurs ne seront a priori pas assez forts pour gouverner seuls. Quelle coalition est envisageable pour le 4e mandat de la chancelière?

Etant donné leur faiblesse politique, les socio-démocrates ont tout intérêt à recommencer en grande coalition après les élections. Ils savent parfaitement qu’ils ne peuvent pas gagner. Ce qui veut dire qu’ils n’auront pas intérêt à mener une campagne anti-CDU et anti-Merkel trop marquée. Mais il n’est pas certain que CDU, CSU et SPD recueilleront suffisamment de voix pour gouverner. Peut-être devront-ils s’allier aux écologistes ou aux libéraux.

Angela Merkel s’attend à une campagne électorale difficile. Est-ce votre avis?

Le combat contre l’AfD va être central dans les mois à venir. L’Allemagne va donc sans doute vivre une campagne plus virulente que d’habitude, où les mœurs sont toujours restés très policées. Les politiques risquent d’être bousculés. Reste à connaître le ton que les populistes de droite vont donner à leur campagne. Et à espérer qu’il n’y ait pas d’événement dramatique, comme une attaque terroriste d’ampleur.

Lire l'entretien sur le site de Challenges.

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