16
juin
2016
Publications Editoriaux de l'Ifri

Après Orlando et Magnanville

À des sociétés qui s’organisent autour d’une certaine idée de la paix, l’horreur paraît incompréhensible, inédite. Orlando, puis Magnanville, sidèrent, et interrogent : au-delà de la folie des individus, quel sens revêtent ces actes, avec quels effets sociaux et géopolitiques ?

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Le temps des loups ?

Depuis des années, le terroriste improvisé, « loup solitaire » qui figure la rencontre entre radicalité individuelle et stratégie de la terreur, semble représenter un terrorisme par excellence in-maîtrisable, puisque presque indétectable socialement. Il faut certes étudier la personnalité des tueurs d’Orlando et de Magnanville, mais la distinction entre « solitaires » et « manipulés » vient de perdre une grande partie de sa valeur. Au-delà des pathologies personnelles, les deux actes ont été provoqués et assumés par et dans le discours terroriste dominant, celui de l’État islamique.

Par sa présence, par son insistance, ce discours constitue désormais une arme en soi. La nécessité de s’attaquer à tous ses vecteurs – internet, institutions religieuses, organisations politiques, etc. –, est donc plus évidente que jamais. On n’éradiquera pas la folie, mais on peut au moins tenter d’abaisser l’intensité des discours qui veulent l’activer.

Au-delà, les méthodes du terrorisme resteront variées. Pour filer la métaphore militaire, elles articuleront la « projection de forces » (les missions confiées à des équipes formées ad hoc), et « l’insurrection » (la provocation à distance d’errances individuelles). Dans les deux cas, c’est l’action de police et de renseignement (pour le territoire), ou l’action militaire (sur les sanctuaires), qui doivent prévaloir sur la déploration psychiatrique : les fous sont bel et bien activés par des stratèges rationnels.

Le choix des cibles

Viser un lieu de rencontre d’homosexuels, viser des policiers comme individus, c’est privilégier des cibles symboliques, attaquer une société pour ce qu’elle revendique d’être.

Entre frapper la foule parce qu’elle est (Bataclan), et frapper la foule pour ce qu’elle est (Pulse), la différence est mineure. Il s’agit toujours de nier une société qui témoigne de ce que la modernité démocratique s’exprime d’abord par la maîtrise de la personne sur soi-même : sur son temps, ses actes, son corps. Et frapper des policiers en tant qu’individus, c’est s’attaquer aux moyens de défense de cette modernité démocratique.

L’idée est bien de montrer que la démocratie est vulnérable à la fois dans sa marge (les homosexuels) et dans son centre (l’appareil de police). La double provocation est lourde, et peut déboucher sur un test décisif. La défense du droit se prouve d’abord au service des marges d’une société (minorités, malades, prisonniers, personnes isolées…). Quoiqu’on pense des options des « mouvements LGBT », ceux dont ils se font les interprètes sont bien en position de faiblesse, ne serait-ce que parce que leur mode de vie reste violemment proscrit, moralement ou juridiquement, dans de très nombreux pays. Et la défense concrète du droit est précisément la tâche de la police : défendre l’appareil chargé de le faire respecter, c’est défendre le droit lui-même.

Un choc de cultures ?

La question posée est simplement : que défendons-nous de nous-mêmes, et contre qui ? Y répondre, c’est, dans une certaine mesure, assumer un choc de cultures.

Oui, les cultures sont par définition complexes, incohérentes, entrecroisées, évolutives. Mais les blocs de références peuvent se contredire. En s’opposant aux totalitarismes de toutes sortes, la culture dominante des démocraties modernes affirme :

  1. que les individus sont libres de leurs choix, la société garantissant cette liberté ;
  2. que le rapport à la morale de leurs citoyens est individuel (même si l’on souhaite que des valeurs communes soient largement partagées) ;
  3. que c’est le droit, créé par le débat politique, qui organise la coexistence des individus.

Ces références s’opposent clairement à celles de sociétés où la religion, loin de constituer une simple référence, jouit d’une primauté constitutionnelle et juridique : c’est le cas des sociétés musulmanes, sans exception. Les citoyens des démocraties qui se trouvent être musulmans n’ont pas de responsabilité pour les autres sociétés ; mais peuvent-ils chez eux se contenter plus longtemps du mantra le terrorisme dit islamiste n’a rien à voir avec l’islam ? Le terrorisme qui invoque l’islam ne poserait-il aucune question à l’islam, ni aux musulmans ? Est-il encore possible de ne pas s’interroger sur les interprétations, sur les discours, parfois mortifères, de sa propre religion ? Est-il possible de s’enfermer dans l’irréalité, en prétendant convaincre les « brebis égarées » au lieu de les marginaliser, de les exclure, de les combattre pour leurs crimes ? Il n’existe bien sûr pas de responsabilité collective des musulmans, mais l’irresponsabilité collective existe-t-elle davantage ?

Se respecter soi-même

Au nom des rapports d’État à État, nos démocraties peuvent-elles ériger la schizophrénie en système – par exemple dans leurs relations avec des pays où la liberté religieuse est radicalement niée, où les homosexuels peuvent être non seulement persécutés mais exécutés, pays qui, au demeurant, ne sont pas seulement musulmans mais souvent chrétiens et africains ?

La culture consensuelle majoritaire de nos démocraties est aussi mise en cause, ainsi que les moyens de la défendre. Il faut d’abord défendre ce qui est agressé : le droit de chacun à vivre libre dans la loi, le droit collectif à se défendre par les moyens de la loi – donc policiers. Deux affirmations hautement symboliques. Il faut aussi confirmer que la défense de ces valeurs fondamentales ne menace nulle coexistence, chez nous, entre ceux qui les acceptent. La tolérance – pour détourner le méchant mot de Claudel –, la tolérance il y a des sociétés pour cela : et ce sont les nôtres.

Il reste que nos sociétés doivent se défendre en employant leurs moyens et non ceux de leurs adversaires, dans une dérive tout-sécuritaire dictée par la peur. Dans une démocratie, on peut s’inquiéter de l’« anonymisation » des témoignages policiers – comme en écho des grandes œuvres du xxe siècle sur les totalitarismes sans visage. Et on ne peut imaginer la multiplication des internements administratifs sans condamnations judiciaires, au mépris de l’héritage juridique majeur de nos démocraties modernes.

La peur chez nous, c’est la victoire de Daech. Les démocraties sont fortes si elles se respectent elles-mêmes. À l’intérieur comme à l’extérieur, puisque aussi bien le terrorisme acté chez nous par nos propres citoyens est éminemment un sujet de relations internationales.

Après Orlando et Magnanville
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