Vous êtes ici

Repenser la citoyenneté en Europe

repenser_la_citoyennete_en_europe.jpg

Les élections européennes de mai 2014 ont illustré une crise des valeurs de la citoyenneté, sur fond de monté des sentiments xénophobes, racistes et europhobes. Depuis l'été 2015, la "crise de l'asile" met à l'épreuve la solidarité entre Etats membres et l'espace Schengen vacille. Que reste-t-il du projet européen dans cette crise de la citoyenneté?

Les travaux du programme "Repenser la citoyenneté en Europe" proposent de répondre à cette question, au-delà des débats normatifs sur le sujet. Ils dévoilent les attentes à l'égard d'une Europe de la citoyenneté envisagée à partir des vécus et des besoins concrets des Européens - par exemple pour sortir les quartiers populaires et immigrés des stéréotypes sur la « banlieue » ou pour promouvoir de nouvelles formes de participation citoyenne qui articulent local et niveau européen.

 

Le programme fonctionne comme un laboratoire sur les nouvelles pratiques de la citoyenneté en Europe. Il implique activement des habitants de quartiers populaires et immigrés, des associations locales, des associations d'aide aux réfugiés et des élus de villes de plusieurs pays de l'Union européenne.

Plusieurs projets animent cette réflexion, à partir de deux questions:

  • Quelle importance doit-on accorder à l'histoire migratoire de l'Europe dans les discussions aujourd'hui sur la citoyenneté?
  • Quel rôle les élus des villes jouent-ils et peuvent-ils jouer dans le renforcement de la participation citoyenne?
Christophe BERTOSSI

Chercheur (HDR) et directeur du Centre migrations et citoyennetés de l'Ifri

Matthieu TARDIS

Chercheur au Centre migrations et citoyennetés de l'Ifri

Jan Willem DUYVENDAK

Chercheur associé au Centre migrations et citoyennetés de l'Ifri

Khursheed WADIA

Chercheur associé au Centre migrations et citoyennetés de l'Ifri

Aucun résultat

Aucun résultat

Mémoires et migrations en Europe

Notre projet "Mémoires et migrations en Europe" a abordé ces questions sous l'angle du rapport des Européens à la mémoire des migrations qui ont fait leur continent. 

Pour une description détaillée des activités réalisées dans le cadre de ce projet, voir le document ici.

Projet SUCCESS / Voicing Democracy in Successful European Societies

SUCCESS a pris la forme d'un réseau européen de citoyens habitant et travaillant dans les quartiers populaires de quatre pays : Ballaro à Palerme (Italie), Ladywood à Birmingham (Royaume-Uni), Le Morillon à Montreuil (France) et Outurela-Portela à Oeiras (Portugal). Il a constitué un laboratoire d’idées sur l’avenir de la citoyenneté en Europe, proposant une synthèse dynamique et originale entre l’analyse des réalités vécues par les citoyens, les pratiques institutionnelles locales et l’idéal européen. L’objectif des participants au projet : s’engager pour donner un contenu à la citoyenneté européenne car celle-ci ne peut pas exister si elle n’est pas construite par les citoyens eux-mêmes.

Voir la vidéo du projet

Un projet européen initié par l’Ifri

Le Centre Migrations et Citoyennetés de l'Ifri a lancé le projet SUCCESS en 2011, en partenariat avec la Fondation Calouste Gulbenkian, l’Institut Padre António Vieira et l’Université de Palerme. Ce projet a été soutenu par les programmes « L’Europe pour les citoyens » de la Commission européenne et « Projets citoyens » du Conseil régional d’Île-de-France.

Donner sens à la citoyenneté européenne

SUCCESS réunissait dans chaque pays des citoyens d’origines culturelles, sociales et nationales différentes, qui travaillent ensemble pour dépasser les discours populistes, racistes et xénophobes concernant la citoyenneté, la cohésion sociale, l’intégration des migrants et le multiculturalisme aujourd’hui en Europe. Suivant une démarche « bottom-up », le projet est allé au cœur des communautés locales pour donner une voix aux habitants de quartiers populaires que l’on entend rarement dans les débats européens sur la citoyenneté. Cela a permis de mettre l’accent sur des aspects positifs et d’identifier les vrais problèmes, au-delà des nombreuses idées reçues sur ces quartiers. Chaque groupe local rassemblait des habitants et des professionnels (santé, éducation, police) qui travaillaient dans le quartier. Les groupes se rencontraient fréquemment.

Échanger les idées et les pratiques

L’ensemble des participants se réunissait chaque année pour trois journées de travaux dans l'une des villes du projet (Lisbonne en 2012, Palerme en 2013, Birmingham en 2014). Ces Journées européennes de la citoyenneté étaient l’occasion pour eux de partager les résultats des discussions et des projets menés localement dans chaque quartier au cours de l’année écoulée. Les échanges de réflexions, les rencontres avec des personnalités et les moments festifs donnaient corps à leur conception de la citoyenneté. Les participants ont ainsi identifié 14 thèmes de travail pour structurer leur réflexion sur l’avenir de la citoyenneté en Europe.

1. « ACCOUNTABILITY »

Comment rapprocher les institutions des citoyens ? Dans les quartiers populaires, ce lien est perçu comme difficile voire inexistant. De nombreux préjugés affectent les relations entre les citoyens et la police, l’école, et plus généralement les services publics et les collectivités territoriales. Ils sont renforcés par des pratiques que les habitants jugent parfois illégitimes, comme le contrôle au faciès. En analysant la situation dans leurs pays respectifs, les groupes SUCCESS ont réfléchi à des recommandations pour renforcer la confiance des citoyens envers leurs institutions. Cela concernait, par exemple, la capacité de celles-ci à fournir aux usagers de meilleures informations sur leur fonctionnement, ainsi que de possibles méthodes ou instances de médiations avec les habitants.

« Comment la police va-t-elle changer pour pouvoir convaincre les jeunes qu’ils peuvent venir lui demander de l’aide et l’obtenir? » Alex, Ladywood, Birmingham, Grande-Bretagne

2. APPARTENIR

Qu’est-ce qu’appartenir à l’Europe ? On associe souvent le problème de la citoyenneté européenne à l’absence d’une identité européenne monoculturelle. Or, ce qui singularise l’Union européenne, c’est la pluralité des appartenances : locales, régionales, nationales, culturelles, linguistiques, religieuses, nourries de très nombreuses traditions et histoires, issues ou non de l’immigration. Les groupes SUCCESS ont mis ces héritages, pluriels mais communs, au cœur de leur réflexion sur leurs pratiques de jeunes citoyens. Pour eux, l’Europe, se présentait comme toutes leurs appartenances à la fois, nourrissant leur engagement en tant que citoyens actifs, bien au-delà des schémas traditionnels liés à la nation ou à des identités exclusives.

« Quand je m’investis dans des projets locaux, je me sens citoyen de Ladywood. Lors des fêtes nationales, je me sens citoyen du Royaume-Uni. Apprendre de nouvelles langues m’a permis de me sentir appartenir à l’Europe. Quand je visite ma famille en Inde, je me sens citoyen du monde. » Manraj, Ladywood, Birmingham, Grande-Bretagne

3. DIALOGUE

Comment construire un dialogue direct entre Européens ? Les groupes SUCCESS ont réfléchi à des méthodes pour construire un dialogue entre citoyens de plusieurs pays, vivant des réalités nationales et locales très différentes, mais confrontés aux mêmes problèmes : exclusion, inégalités, discriminations, diverses formes de racisme et de xénophobie, populismes, etc. En mettant en perspective les contextes, les traditions historiques et les institutions, d’un pays à l’autre, d’une ville à l’autre, d’un quartier à l’autre, les participants ont trouvé dans ce dialogue européen « par le bas » un moyen pour consolider leur analyse des défis de la citoyenneté aux niveaux local, national et européen.

« Connaître les problèmes qui se posent à d’autres habitants de quartiers populaires en Europe, et les façons dont ils gèrent ces problèmes, nous aide à trouver des manières innovantes de gérer nos problèmes. » Helder, Outurela-Portela, Oeiras, Portugal

4. EDUCATION

Quelle éducation pour la citoyenneté ? La question ne se limite pas à l’éducation civique, loin de là. Dans la réflexion des groupes SUCCESS, elle a concerné surtout le lien entre éducation et mobilité sociale, emploi, inclusion, accès aux droits et lutte contre toutes les formes de préjugés. Plus d’éducation permet une meilleure inclusion et de meilleures opportunités personnelles. Cela permet également de réduire les attitudes de rejet envers les minorités culturelles ou immigrées et une meilleure lutte contre toutes les formes de discrimination. L’éducation est un vecteur de transmission de mémoires plurielles, qu’elles soient locales, nationales, d’« ici » ou « immigrées ».

« L’école est le premier instrument pour améliorer l’intégration dans un pays. A ce titre, les enseignants doivent être préparés à travailler dans un contexte où la langue et la culture peuvent être perçues comme des barrières. » Giacomo, Ballarò, Palerme, Italie

5. EGALITE

Comment penser l’égalité dans des sociétés qui produisent discriminations et exclusion ? Une réponse tient dans la lutte contre les discriminations, déjà au cœur du projet européen. Il est possible d’élargir la question aux inégalités entre les quartiers d’une ville ou d’une ville à l’autre. Parce que l’inégalité est une réalité complexe, le projet d’égalité qui est au fondement de la citoyenneté doit également être envisagé dans sa complexité : égalité des droits et des chances, logiques sociales, institutionnelles et territoriales. Les groupes SUCCESS ont réfléchi à des méthodes capables de lier entre elles les dimensions culturelles, sociales, économiques et territoriales de l’égalité, et de promouvoir cette approche par des dispositifs européens.

« Quand on est au Morillon, on est au Morillon et on a l’impression qu’autour, il se passe des choses mais qu’on n’y a pas accès. » Omar, Le Morillon, Montreuil, France

6. EUROPE

L’Europe peut-elle soutenir l’engagement citoyen des jeunes dans les quartiers populaires ? Les débats publics en Europe voient monter les sentiments nationalistes, populistes, xénophobes et racistes, qui stigmatisent l’immigration et les « banlieues », et qui prennent aussi la forme d’un rejet de l’Europe et de son projet politique et culturel d’une citoyenneté commune. Pour traiter ces questions, les groupes SUCCESS se sont interrogés sur la façon dont les citoyens des quartiers populaires peuvent être mieux reconnus et écoutés au niveau local et national lorsque les institutions européennes les appuient dans leur engagement. C’est dans cette perspective pragmatique qu’ils ont repensé la place de l’Europe dans leur définition de la citoyenneté.

« Si on voit que l’Europe consulte les habitants du quartier sur l’avenir de la citoyenneté, que notre opinion est prise en compte et que cela peut faire la différence, alors on va vraiment réfléchir à ces sujets et donner notre opinion. » Amilcar, Outurela-Portela, Oeiras, Portugal

7. GENRE ET SEXUALITE

Comment aussi penser la diversité comme une question de genre et de sexualité ? A divers degrés, l’égalité des droits est contredite par des discriminations et des frontières morales qui fragmentent les sociétés européennes : exclusion raciste, islamophobie, rejet des immigrés, mais également de nombreuses formes de sexisme et d’homophobie. Les groupes SUCCESS ont analysé les relations qui existent entre ces différents modes d’exclusion, en mettant tout particulièrement l’accent sur le rôle des femmes, et notamment des femmes immigrées, dans la fabrique des liens sociaux dans les quartiers, et sur l’importance de la lutte contre toutes formes de discrimination fondées sur le genre et l’orientation sexuelle.

« Qu’elles soient Roumaines ou Nigériennes, souvent ce sont les femmes qui ouvrent leurs portes, qui s’intéressent à la vie sociale, à ce qui va se passer, aux phénomènes du changement, et pas seulement au travail que nous devons réaliser dans notre société mais aussi aux évolutions culturelles et humaines. » Giuppa, Ballarò, Palerme, Italie

8. SANTE

Comment rapprocher les populations les plus fragiles du droit à la santé ? Certaines voix en appellent aujourd’hui à restreindre l’accès aux soins des étrangers pour lutter contre une immigration jugée indésirable. Or, ce discours anti-immigrés empêche de penser le véritable problème de l’adaptation des institutions de santé aux fragilités sociales des sociétés européennes d’immigration. En partant des réalités de leurs quartiers, les groupes SUCCESS ont réfléchi au coût qu’implique pour la citoyenneté un écart trop grand entre différentes populations dans l’accès aux soins. Leurs réflexion ont porté sur des solutions, par exemple en termes de formation des professionnels, d’accommodements culturels ou de sensibilisation des immigrés.

« Au niveau international, le droit à la santé doit être reconnu comme un droit fondamental permettant aux gens d’exercer dans de bonnes conditions et de manière active leur citoyenneté, et ainsi de contribuer au développement de la société. » Ana, Outurela-Portela, Oeiras, Portugal

9. CITOYENNETE LOCALE

Comment faire de la citoyenneté une pratique concrète ? La citoyenneté n’est pas une question d’élites culturelles ou économiques. Elle n’est pas non plus une question abstraite et théorique. Elle est avant tout une pratique. Le quartier est l’espace concret de cette pratique, qui permet de poser les grandes questions du vivre ensemble à partir des réalités vécues. L’engagement démocratique trouve au niveau local un laboratoire important d’innovation, de questionnements et de dialogue entre institutions et populations. Dans la réflexion des groupes SUCCESS, le quartier a constitué un point d’appui pour donner à la citoyenneté un contenu concret capable d’enrichir les actions des institutions nationales et européennes.

« Mon quartier est l’endroit le plus important pour moi car c’est là que j’ai vécu toute ma vie. Mon travail va devenir de plus en plus global mais Outurela-Portela sera toujours pour moi un exemple. On travaille toujours pour les gens, peu importe la taille du groupe. » Helder, Outurela-Portela, Oeiras, Portugal

10. MEDIA

Comment renverser les stéréotypes négatifs sur les quartiers populaires ? Les débats publics en Europe établissent un lien entre immigration, délinquance et insécurité, qui stigmatise les quartiers populaires et leurs habitants. Des notions fourre-tout comme « banlieue », « jeunes » ou « musulmans » masquent des réalités très différentes qu’il est difficile de faire connaître au public. Dans leur analyse, les groupes SUCCESS ont privilégié un travail direct avec les médias, par exemple au moment de la formation des journalistes, pour promouvoir un autre regard capable de dépasser les nombreuses idées reçues et leurs conséquences négatives sur le « vivre ensemble ».

« Le Bureau britannique de la ‘Responsabilité budgétaire’ souligne que les migrants contribuent positivement aux finances publiques. Malgré tout, l’idée répandue que les immigrés sont un fardeau pour notre système social s’appuie, non pas sur la réalité des chiffres, mais sur une image caricaturale et biaisée construite par les médias. » Amy, Ladywood, Birmingham, Grande-Bretagne

11. MULTICULTURALISME

Comment réconcilier les Européens avec le multiculturalisme ? Depuis les années 2000, la « crise du multiculturalisme » est au cœur des débats en Europe. Des voix s’élèvent pour le condamner car il serait la cause d’un « échec d’intégration » des immigrés. Ces idées reposent essentiellement sur des considérations électorales et ne résistent pas à l’analyse. De plus, la diversité culturelle en Europe n’est pas une question d’opinion ou de préférence. Elle est déjà la réalité vécue des citoyens européens. Les groupes SUCCESS ont réfléchi aux façons de rompre avec les peurs et les préjugés entretenus par les discours publics afin de voir dans le multiculturalisme une dimension normale de la citoyenneté.

« Le multiculturalisme, il faut le prendre en compte, parce qu’il existe. Tous les jours, il est là. On dit : ‘bonjour’, on dit : ‘au revoir’, on l’aime ou on ne l’aime pas, mais il est là. » Fouzya, Le Morillon, Montreuil, France

12. PARTICIPATION

Comment convaincre les citoyens de l'importance de participer aux institutions? Il n’y a pas de citoyenneté si les citoyens ne s’engagent pas dans une relation active avec leurs institutions, notamment au niveau local : élections, conseils de quartiers, consultations d’habitants, conseils de classe, etc. Une telle participation renforce la capacité des citoyens à être reconnus comme des acteurs à part entière du fonctionnement transparent et démocratique des institutions. Les groupes SUCCESS ont imaginé des méthodes pour convaincre les habitants de leurs quartiers de l’importance de cette participation, afin qu’ils puissent mieux peser sur les politiques qui les concernent et renforcer leur sentiment d’être des citoyens de plein droit aux niveaux local, national et européen

« Nous pourrions, nous qui sommes jeunes, du ‘bas’, chercher à rompre ces barrières. Si nous ne le faisons pas nous, il n’y aura pas de futur. » Aroua, Ballarò, Palerme, Italie

13. REPRESENTATION

Comment mieux représenter les citoyens ? Un problème central de la citoyenneté tient au déficit de confiance des citoyens envers leurs institutions nationales et européennes, souvent perçues comme trop éloignées des réalités de terrain. La faible présence des femmes, des jeunes ou des membres des minorités culturelles et religieuses dans certaines de ces institutions est une des raisons de cette distance ressentie. En croisant des situations très variables d’un pays à l’autre, les groupes SUCCESS ont analysé les facteurs capables de privilégier la représentation sociale la plus large possible des populations à l’intérieur des institutions.

« Les institutions doivent ressembler aux gens qu’elles représentent et accepter leur diversité. C’est ça la démocratie : ne pas être exclu mais faire partie du jeu, quel que soit son âge, son genre, son ethnicité et son statut social. » Tyrone, Ladywood, Birmingham, United Kingdom

14. MOBILITE SOCIALE

Comment donner corps à la citoyenneté en période de crise économique ? L’absence de perspectives d’avenir est un obstacle à la participation citoyenne. La crise économique aggrave ce blocage, surtout dans des quartiers populaires où les taux de chômage sont multipliés par deux ou par trois par rapport aux moyennes nationales, et touchent d’abord les jeunes, les femmes et les populations minoritaires et immigrées. Penser la citoyenneté aujourd’hui, c’est donc aussi réfléchir à ses dimensions socio-économiques et au programme de l’Etat providence à l’heure de la mondialisation. Les réflexions des groupes SUCCESS ont porté sur la façon dont il est possible de poser ces questions aujourd’hui en Europe.

« On met surtout les peuples dos-à-dos en faisant peur avec le ‘plombier Polonais’ ou la Grèce. Il faudrait créer une harmonisation économique pour que les choses aillent mieux. Et mettre nos expériences en commun, les choses qu’on vit de la même façon. » Aurélie, Le Morillon, Montreuil, France