Le traité faisant passer l’Union européenne de 15 à 25 membres sera signé à Athènes ce 16 avril. Il va falloir maintenant le ratifier dans chaque Etat membre, afin qu’il puisse entrer en vigueur au 1er mai 2004. Malgré l’importance historique et symbolique de l’événement (la fin de la division née de Yalta), l’élargissement n’a pas bonne presse en France. L’opinion est très largement sceptique et nombreux sont ceux qui, à gauche comme à droite, disent ouvertement qu’ils voteraient non en cas de referendum.
Cette réticence est ancienne. La France, qui depuis l’origine a été le principal moteur (avec l’Allemagne) et le centre géopolitique d’une Europe " occidentale ", ne voit pas d’un très bon œil cette grande Europe élargie, plus insaisissable, plus difficile à appréhender et à gouverner. Les politiques communes, comme la PAC, risquent d’être remises en question. L’usage du français, dans une Europe " babelienne " qui comprendra bientôt 20 langues officielles, sera de plus en plus difficile à défendre face à l’anglais. Et la position des pays de l’Est dans la crise irakienne n’annonce rien de bon pour le projet très français de " l’Europe puissance ".
Pourtant, un refus de l’élargissement, à l’issue par exemple d’un referendum négatif, serait catastrophique, non seulement pour la politique européenne de la France, pour sa crédibilité à l’égard de ses partenaires, mais aussi pour l’avenir de la construction européenne tout entière. Et, pour tout dire, ce refus ne serait pas justifié.
L’élargissement pose trois grands défis. Chacun est considérable. Aucun n’est insurmontable.
Premier défi : le fonctionnement de l’Europe élargie. La principale difficulté est la rupture d’équilibre entre les grands et les petits Etats : il y avait 5 " grands " Etats et 10 " petits " dans l’Europe à 15 (en comptant l’Espagne comme un grand et les Pays-Bas comme un petit), il y aura 6 " grands " (avec la Pologne) et 19 " petits " dans l’Europe à 25. Ce problème a été très largement réglé avec le traité de Nice, qui a accru le poids des grands Etats au Conseil et au Parlement. Le système du vote à la majorité qualifiée facilitera la prise de décisions dans la grande Europe, parce qu’il sera de plus en plus difficile de réunir une minorité de blocage suffisante. La France n’a pas à le craindre : elle conservera le garde-fou de l’unanimité dans les domaines importants (comme le financement global de l’Union – les " perspectives financières " - ou la politique de sécurité et de défense) et, pour le reste, elle continuera à négocier et à faire des compromis, comme elle l’a fait jusqu’à présent. Sans doute la Convention adoptera-t-elle quelques autres réformes importantes comme l’abandon de la présidence tournante, l’élection de la Commission par le Parlement européen, voire la réduction du nombre de Commissaires. L’Union, en tout cas, pourra fonctionner à 25.
Second défi : la " convergence " économique et sociale des pays d’Europe orientale avec l’Ouest. L’Union a vécu là un précédent intéressant : celui du rattrapage des pays dits de la " cohésion " (Irlande, Espagne, Portugal, Grèce) qui, grâce à la politique régionale, ont réellement comblé une partie de leur retard (voire ont pris de l’avance, comme l’Irlande) depuis leur adhésion. Les pays de l’Europe orientale partent certes de plus bas : leur PIB/habitant est à 40 % de la moyenne communautaire des Quinze (en parité de pouvoir d’achat). Ils sont encore marqués par l’héritage communiste (l’insuffisance de la productivité, la corruption, le poids du secteur public). Au rythme où s’est développée l’Espagne durant les quinze dernières années, il faudrait près de quarante ans à la Pologne pour rattraper le niveau relatif de notre voisin espagnol aujourd’hui. La Slovénie, la République tchèque et la Hongrie paraissent mieux placées. Et les pays Baltes pourraient bien connaître une évolution spectaculaire à l'irlandaise. Déjà aujourd’hui, ces pays attirent les investisseurs et connaissent une croissance bien plus soutenue qu’à l’Ouest. Leur développement sera notre chance à tous. Ils accroîtront la demande et la croissance pour nos entreprises. Le marché européen (450 millions de consommateurs, rien que pour les 25 Etats membres) sera le second du monde après la Chine et l’Inde. Ce sera aussi une chance pour l’Europe sociale car, plus le niveau de vie de ces pays augmentera, moins ils seront tentés de faire du coût de la main d’œuvre un avantage compétitif de leurs économies.
C’est pourquoi il nous faut faire preuve d’un peu de solidarité vis-à-vis des nouveaux Etats membres. Pour les années 2004-2006, le coût net de l’élargissement pour les Quinze a été limité à environ 10 euros par habitant et par an ! Cela s’est fait en appliquant un traitement discriminatoire dans la mise en œuvre des politiques communes (politique agricole et politique régionale). Pour les prochaines perspectives financières 2007-2013, tout devra être remis à plat. Il faudra trouver un accord budgétaire intelligent et ambitieux, qui permettra de maintenir une forte politique de cohésion (comparable à celle qui a aidé les pays méditerranéens) tout en ménageant la contribution nette des anciens Etats membres (et en particulier de l’Allemagne, qui sera très attentive à cet égard). Mais en abordant cette négociation, nous devons nous rappeler que le succès économique de l’élargissement sera aussi notre succès.
Troisième défi enfin : celui de l’Europe politique. C’est à n’en pas douter la question la plus difficile, comme nous l’a montré la crise irakienne. Les pays de l’Est, ballottés dans leur histoire entre les ambitions des grandes puissances environnantes, n’ont pas de culture de puissance. Ils ont encore peur de l’Allemagne ou de la Russie, et ne jurent pour leur sécurité que par les Etats-Unis et l’OTAN. Il faut donc les rassurer, dialoguer avec eux, les traiter comme des partenaires, leur montrer que la politique étrangère européenne et l’Europe de la défense vont devenir une chose de plus en plus sérieuse. Il n’y a pas de raison d’exclure ces pays des acquis de la politique étrangère européenne à Quinze (la reconstruction des Balkans, la politique méditerranéenne, l’aide humanitaire, l’aide au développement, etc.). En revanche, il faut donner à cette politique étrangère commune un moteur plus puissant, à partir des grands pays notamment.
A cet égard, un pays comme la Pologne, justement parce qu’il est membre de la " nouvelle Europe ", revêt une importance essentielle. Plus de la moitié des citoyens des pays adhérents sont polonais. Un sommet des trois chefs d’Etat et de gouvernement du " Triangle de Weimar " (France, Allemagne, Pologne) est prévu à Wroclaw, le 9 mai prochain. Il devrait être l’occasion de réfléchir au rôle qu’a joué l’Europe dans la crise irakienne, à ce que doit être l’Europe politique et à ce que peut être sa place dans le monde. Il faut faire le pari que les esprits peuvent évoluer. Cela suppose du temps et de la confiance.
Il est grand temps que la France fasse sienne l’aventure de l’élargissement. Elle en vaut la peine.