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Poutine, les oligarques et le pouvoir
17/08/2004

Thomas Gomart, Les Echos, 17 août 2004

Poutine, les oligarques et le pouvoir

L’affaire Ioukos est souvent lue comme une bataille décisive de la confrontation entre Poutine et les oligarques. Cette opposition binaire fausse notre perspective sur les recompositions en Russie. Un groupe décapité, des marchés déboussolés et un pouvoir central redouté : tels sont les résultats les plus tangibles de l’affaire Ioukos. Depuis plus d’un an, l’avenir du premier producteur russe de pétrole n’en finit pas d’alimenter la perplexité sur les intentions du Kremlin en termes de développement économique comme d’organisation intérieure, avec des conséquences notables sur les cours mondiaux du pétrole. Depuis plus d’un an, Ioukos conditionne une bonne part des jugements portés sur la Russie de Vladimir Poutine, avec des interrogations lancinantes sur son projet.

Pour des raisons autant idéologiques que pratiques, ces jugements font souvent l’impasse sur une double singularité : celle de la Russie et celle de Ioukos. A la différence d’autres pays émergents, la Russie dispose d’une élite économique compétente et ambitieuse mais qui n’est toujours pas parvenue à créer des groupes de taille mondiale fondés sur défi industriel. Elle a excellé dans le contrôle de la rente énergétique ou la recomposition de groupes industriels sans parvenir à s’illustrer dans la mise en œuvre d’innovations technologiques. Dans ce paysage, Ioukos était emblématique mais pas caractéristique. Converti à la " corporate governance ", le groupe de Mikhaïl Khodorkovski a cherché à symboliser la modernisation de l’économie russe, par le biais d’un management international de haut niveau et d’une intense politique de communication. En s’exposant systématiquement, Mikhaïl Khodorkovski s’est employé à faire croire, en particulier à l’étranger, que ce mouvement de modernisation était irréversible. Or, la Russie conserve une forte spécificité. En raison de son statut international, de sa taille, de son potentiel énergétique et de son niveau d’éducation, elle n’est pas un pays émergent comme les autres. Membre du G 8 et non-membre de l’OMC, elle poursuit une politique d’intégration à l’économie mondiale qui ne correspond à aucun modèle préétabli, laissant ainsi subsister une large part d’incertitude.

De l’extérieur, il reste difficile de comprendre jeux d’influence et rapports de force car, pour paraphraser le patron de BP, lord Browne, la Russie est dirigée par des hommes, non par des lois. Les liens informels entre groupes et individus sont la principale clé de l’affaire Ioukos. Après Boris Berezovski et Vladimir Goussinski, Mikhaïl Khodorkovski serait la troisième victime collatérale de l’offensive lancée par Vladimir Poutine contre les oligarques. Cette opposition binaire - Poutine contre les oligarques - participe de notre mauvaise compréhension de la réalité russe. Savamment entretenue par la communication présidentielle, elle est en effet très simplificatrice.

Premièrement, les oligarques forment tout, sauf un groupe homogène. Leurs relations se caractérisent surtout par des rivalités internes et des renversements d’alliance. Chacun se définit par la nature des liens particuliers qu’il a tissés ou non avec le Kremlin. A cet égard, l’affaire Ioukos se double d’une affaire Sibneft, tant le groupe de Roman Abramovitch, avec lequel une fusion était prévue, occupe désormais une position aussi discrète que centrale. Deuxièmement, le Kremlin a compris que le meilleur moyen de contrôler les oligarques passait par l’usage sélectif de la loi (c’est-à-dire la possibilité de choisir qui sera poursuivi et qui ne le sera) comme par l’utilisation de groupes relais. Outre les deux noyaux durs du régime, Gazprom et Transneft, il faut désormais compter avec Surgutneftgaz dirigé par Vladimir Bogdanov, et Rosneft à la tête duquel vient d’être nommé Igor Setchine, un des plus proches collaborateurs de Vladimir Poutine. Une des clés du démembrement de Ioukos réside dans les rapports entre ces différents groupes.

Enfin, la chute de la maison Khodorkovski ne signifie nullement la fin des oligarques. Même si certaines têtes d’affiche peuvent tomber, les groupes industriels continueront à exercer une forte influence de manière sans doute plus diffuse. L’offensive contre les oligarques, dont Ioukos ne serait qu’une étape, se heurte à une donnée fondamentale : 23 groupes contrôlent 35% de l’industrie russe et plus de 1,4 million d’emplois. En d’autres termes, la structure profonde de l’économie russe demeurera inchangée.

Opposer Poutine aux oligarques permet d’éluder le débat de fond sur la diversification de l’économie russe. Tant que celle-ci sera organisée exclusivement pour le contrôle de la rente énergétique, les concentrations de pouvoir se renforceront et aviveront les tensions entre groupes rivaux. Pour l’heure, le Kremlin et certains oligarques viennent de décider ensemble d’un mode de développement, sans dissiper les illusions.

Thomas Gomart

Responsable du programme Russie/CEI à l’Ifri (gomart@ifri.org)

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Auteurs/intervenants :
Thomas Gomart
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