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03/01/2003
 Laurence Nardon Les Echos, 3 janvier 2003. Le lancement raté de la nouvelle fusée Ariane 5 dans sa version dix tonnes a été un coup dur pour Arianespace... |
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Le lancement raté de la nouvelle fusée Ariane 5 dans sa version dix tonnes a été un coup dur pour Arianespace. Les incidents techniques sur des nouveaux modèles de lanceurs ne sont pourtant pas rares. Aujourd'hui, les vrais problèmes des entreprises aérospatiales tiennent plutôt à la multiplication des lanceurs et à la chute du nombre des satellites à lancer. Il est temps d'engager une réorganisation globale du marché. Celle-ci passe par une réduction de la course aux subventions publiques et une réorganisation des règles de la concurrence.
L'offre de lanceurs commerciaux devient trop importante dans le monde. Cette évolution est renforcée par l'arrivée de lanceurs lourds, capables d'envoyer plusieurs satellites à la fois en orbite géostationnaire. L'Europe, jusqu'à présent leader sur le marché commercial, développe des versions plus puissantes de la nouvelle Ariane 5. Aux Etats-Unis, les firmes Boeing et Lockheed Martin viennent toutes les deux d'inaugurer leur nouveau lanceur lourd: Delta 4 et Atlas 5. La Russie et l'Ukraine, dont les technologies moteurs sont reconnues comme excellentes, commercialisent leurs lanceurs dans le cadre de joint-venture avec des firmes occidentales. L'Asie est également présente. La fusée chinoise Longue Marche lance des satellites étrangers depuis les années 1980. L'Inde et le Japon s'apprêtent à entrer sur le marché avec des systèmes nouveaux.
Aucun de ces systèmes n'a atteint une autosuffisance financière. Même les systèmes les plus confirmés ne peuvent subsister sans financement public. Or la situation vient encore de s'aggraver. La plupart des programmes opérationnels aujourd'hui ont été entamés au début des années 1990, lorsque les experts tablaient sur une très forte demande de lancement de satellites de télécommunications. Ces prévisions se sont effondrées: le boom des téléphones portables s'est finalement appuyé sur les relais terrestres et non sur les satellites; la crise des télécommunications a, elle aussi, fait chuter la production de satellites et la demande de lancements. Selon certaines estimations, les contrats de lancements commerciaux sont passés de 30 par an dans les années 1990 à 15 en 2002 et peut-être 10 en 2003.
Jusqu'à présent, la réaction des entreprises en difficulté a consisté à baisser leurs prix tout en exigeant de plus en plus d'aides publiques pour compenser le manque à gagner. L'Agence spatiale européenne (ESA) est en train d'élaborer un nouveau plan de financement de la filière Ariane, engageant les quinze Etats membres à acheter des lancements sur Ariane, à financer les nouvelles versions de la fusée et à moderniser le site de Kourou.
Aux Etats-Unis, le nombre de lancements de satellites gouvernementaux est beaucoup plus important, ce qui rend la dépendance des entreprises vis-à-vis des aides publiques moins visible. Malgré tout, la maintenance des sites de lancement et une partie du coût de développement des fusées Delta 4 et Atlas 5 sont directement financées par l'Air Force.
Or cette situation ne peut pas durer éternellement. Les budgets spatiaux européens sont tendus. Aux Etats-Unis même, l'Air Force a récemment demandé des délais dans la progression des programmes Delta 4 et Atlas 5. Il n'est pas certain à ce jour que les Etats-Unis pourront continuer à entretenir ces deux systèmes commerciaux.
Le marché connexe des avions de ligne a récemment réussi à s'extraire d'un tel cercle vicieux. Dans le cadre d'un accord transatlantique, les entreprises Airbus et Boeing se sont engagées à ne pas financer plus d'un tiers du développement de nouveaux avions sur fonds publics. Avec ce coup d'arrêt à la course aux subventions, les entreprises seront obligées de pratiquer des coûts plus rationnels et devront redevenir plus autonomes financièrement.
La limitation des aides publiques dans le secteur spatial sera sans doute plus difficile à faire accepter. Les entreprises concernées auront beau jeu de souligner la valeur véritablement « stratégique » de leur produit. La meilleure solution consiste donc à négocier une limitation réciproque des aides publiques dans un cadre transatlantique. De tels arrangements pourraient également chercher à redéfinir les règles en vigueur sur le marché des lanceurs.
Les partenaires européens réclament depuis longtemps un accès libre au marché des lancements américains. Il est très peu probable que les Etats-Unis lèvent l'interdiction de lancer des satellites gouvernementaux américains sur des fusées étrangères. Mais d'autres pratiques commerciales américaines, comme les offres dites de « bundling », qui groupent le satellite et le lancement pour tirer encore le prix vers le bas, pourraient être remises en question. A terme, les industriels américains et européens pourraient même conclure des partenariats plus spécifiques. Il est fréquent que les entreprises spatiales concluent entre elles des accords dits de « back-up ». Si une entreprise rencontre des problèmes techniques lors d'un lancement, elle peut faire lancer les satellites prévus sur une fusée de l'autre compagnie afin de ne pas perturber son calendrier de lancement. Les entreprises américaines ont conclu de tels accords avec des firmes russes et ukrainiennes. Arianespace négocie en ce moment un accord similaire avec la firme qui fabrique le lanceur russe Soyouz. Mais ces joint-ventures bon marché commencent à faire de l'ombre aux entreprises occidentales.
Les entreprises de lancement dans le monde sont dans une situation délicate. Les budgets nationaux s'épuisent. Des négociations transatlantiques pourraient apporter une amélioration. Les gouvernements, qui seraient les premiers bénéficiaires d'une diminution des subventions aux entreprises, devraient s'efforcer d'entamer le dialogue.
Cet article a été publié dans le quotidien économique Les Echos, daté du 3 janvier 2003.