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19/01/2002
 Article de Jacques Beltran, publié dans Le Figaro. |
Bien que plusieurs hauts responsables américains – comme le Secrétaire adjoint à la Défense, Paul Wolfowitz – aient plaidé pour une extension des opérations militaires de l’Afghanistan à l’Irak, il semblerait aujourd’hui que les partisans d’une attitude plus réfléchie – dont le Secrétaire d’Etat Colin Powell - prédominent à Washington.
L’analogie suggérée par certains entre le renversement du régime des talibans et un éventuel renversement de Saddam Hussein n’a pas – fort heureusement – convaincu. Plusieurs raisons, en effet, semblent inciter George Bush à la prudence.
La première vient sans doute des militaires eux-mêmes qui ont – avec une transparence propre au système américain – fait savoir que l’Irak n’était pas l’Afghanistan et qu’une opération décisive contre Bagdad nécessiterait des moyens autrement plus importants que ceux employés contre les Talibans. Aucun renversement de régime, même appuyé sur des forces d’opposition, ne serait envisageable sans un déploiement important de troupes au sol qui devraient alors se préparer à subir d’éventuelles attaques chimiques ou bactériologiques. Autant dire qu’une opération de cette envergure nécessiterait une montée en puissance d’autant plus longue qu’une partie des forces américaines semblent se préparer aujourd’hui à d’éventuelles opérations en Somalie, au Yémen ou aux Philippines.
La deuxième raison qui incite à penser qu’une intervention américaine en Irak ne pourrait pas se faire dans la précipitation tient à l’absence de soutien de la part des alliés des Etats-Unis dans la région. La Turquie, dont la coopération serait indispensable en cas d’opération américaine en Irak, se considère déjà comme la grande perdante de la Guerre du Golfe, tant elle a souffert des conséquences économiques de ce conflit et de l’embargo imposé à l’Irak depuis dix ans. Ankara craint en outre qu’un renversement du régime irakien ouvre la porte à des revendications indépendantistes kurdes qui auraient d’inévitables répercussions en Turquie. L’Arabie Saoudite pose également problème. Ses relations tendues avec Washington depuis la mise en lumière de réseaux saoudiens finançant les activités d’Al Qaeda, n’ont fait que renforcer l’hostilité de la population à l’égard des forces américaines stationnées sur son territoire. On imagine mal, dans un tel climat, les dirigeants saoudiens accepter sans sourciller de servir de base arrière à une opération américaine massive contre l’Irak. Nombreux sont d’ailleurs ceux qui, outre-Atlantique, s’interrogent sur un éventuel départ de ces troupes d’Arabie Saoudite. Israël enfin – en dépit de son hostilité à l’égard de Bagdad - ne semble pas pousser de manière unanime en faveur d’une intervention rapide en Irak. Suffisamment occupés par le problème palestinien, les dirigeants israéliens ne souhaiteraient pas avoir à faire face, en plus, à d’éventuels tirs de missiles irakiens cherchant à les entraîner dans un conflit régional.
Ces soutiens seraient sans doute beaucoup plus faciles à obtenir si les Etats-Unis disposaient de preuves sérieuses d’une implication de l’Irak dans les attentats du 11 septembre ou dans l’envoi de lettres contenant de l’anthrax. Mais, à l’exception d’une rencontre supposée entre l’un des terroristes et un responsable des services secrets irakiens à Prague en avril 2001, rien ne permet de soutenir sérieusement cette thèse. En l’absence de telles preuves, il est donc très difficile pour George Bush de faire de l’Irak la deuxième étape de sa « croisade » contre le terrorisme.
Les Européens eux-mêmes ont d’ailleurs exprimé leur opposition à une intervention précipitée. Même Londres, qui s’est distinguée par son soutien politique et militaire inconditionnel en Afghanistan, a fait connaître ses réserves sur la question irakienne. Autant dire que, contrairement à l’affaire afghane, les Américains sont bien seuls sur le dossier irakien.
Est-ce à dire que Washington a renoncé à intervenir en Irak ? Bien au contraire. Si, avant les attentats du 11 septembre, les Américains semblaient se contenter d’une stratégie de containment assortie de bombardements réguliers mais ponctuels, cette politique est aujourd’hui perçue par une part importante de l’opinion comme passive et dangereuse. La menace irakienne et les risques de prolifération d’armes de destruction massive vers des groupes terroristes incitent la majorité des Américains à penser qu’une intervention contre l’Irak est indispensable si Saddam Hussein s’obstine dans son refus d’accepter le retour des inspecteurs de l’ONU chargés de surveiller le désarmement. Autrement dit, il faut s’attendre à ce que dans les mois à venir, les Etats-Unis adressent à l’Irak un ultimatum prévoyant une intervention militaire en cas de refus d’autoriser le retour des inspecteurs.
La France doit profiter de ce délai pour reprendre l’initiative et tenter d’éviter un conflit qui pourrait avoir des conséquences désastreuses sur la stabilité de la région. Le changement d’attitude des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne sur la question de l’embargo a permis de mettre un terme à la division du Conseil de sécurité. Il reste certes à discuter des modalités de mise en œuvre et à convaincre les Russes, mais l’essentiel – c’est-à-dire le principe d’un abandon de l’embargo au profit de sanctions ciblées – est acquis. Or, cette unité retrouvée du Conseil de sécurité devrait permettre d’exercer des pressions plus fortes sur Bagdad et de privilégier la voie diplomatique avant que les Etats-Unis ne décident d’une intervention militaire.
Il serait particulièrement bienvenu que la France propose au Conseil de sécurité une nouvelle résolution enjoignant l’Irak de se plier à ses obligations. Ceci aurait un double avantage. Une telle initiative rétablirait notre image outre-Atlantique fortement ternie par des soupçons d’attitude pro-irakienne et de mercantilisme. Elle permettrait surtout de sceller le dossier irakien dans un cadre onusien et de rendre très difficile une intervention américaine en Irak sans l’aval du Conseil de sécurité. Le paradoxe de la question irakienne, pour les Américains, est qu’ils sont tentés de mener une action unilatérale, mais que le soutien de leurs alliés leur serait extrêmement utile. Toute la question est de savoir combien de temps Washington saura résister aux pressions internes visant à en découdre avec Saddam. Dans un tel contexte, une initiative française allant dans le sens des préoccupations américaines permettrait de faire pencher la balance en faveur du multilatéralisme et, partant, d’espérer arrêter le dangereux engrenage qui semble mener inéluctablement les Etats-Unis à la guerre.
© Le Figaro