Si la crise ouverte par la contestation des élections présidentielles ukrainiennes se réduisait à un choix " pour " ou " contre " la démocratie , les choses seraient simples et rapidement tranchées. C’est d’ailleurs ainsi que certains néo-conservateurs américains interprètent les bouleversements des dernières semaines, n’hésitant pas cette fois à critiquer le président Bush pour excès de faiblesse !
En réalité, pour saisir la situation actuelle, il faut dépasser les apparentes évidences idéologiques. Que de nombreuses irrégularités aient été commises au premier comme au second tour (toutes du même côté ?), nul aujourd’hui ne saurait le nier. Viktor Iouchtchenko avait d’ailleurs pris les devants en alertant la communauté internationale bien avant les scrutins. Que Vladimir Poutine soit intervenu dans cette affaire avec une grande maladresse, qui pourrait le contester ? Quoiqu’en dise Colin Powell, les Américains, eux, ont puissamment soutenu l’opposition tout au long de la campagne, mais ils s’y sont pris de façon plus discrète et surtout beaucoup plus efficace.
Que Viktor Iouchtchenko ait été victime d’une tentative d’empoisonnement, cela est maintenant prouvé. Surtout, l’extraordinaire mouvement populaire qui se déroule depuis plusieurs semaines à Kiev en dépit des conditions climatiques très dures est un fait politique que retiendront les livres d’histoire comme une véritable " bifurcation ". Ce mouvement a manifestement été méthodiquement préparé, mais la seule logistique ne saurait expliquer son ampleur et sa durée. Et comme toute bifurcation, celle-ci était difficilement prévisible.
Ce qui aujourd’hui est en jeu, c’est l’existence même de l’Etat ukrainien. Car celui-ci est une entité politique fragile, comme il y en a un certain nombre sur la planète. Pour beaucoup de ces entités, l’unité a été maintenue pendant la guerre froide sous l’effet de l’équilibre Est-Ouest. Partout, depuis la chute de l’Union soviétique, la marche de l’Histoire a repris son cours, pour le meilleur ou pour le pire.
Pour le meilleur, espérons-le, dans le cas des pays provenant de l’empire extérieur soviétique ainsi que des Pays baltes, stabilisés par leur adhésion à l’Union européenne et à l’Alliance atlantique ; pour le pire, typiquement au cœur de l’ex-Yougoslavie dont le déchirement a été accéléré par les contradictions occidentales du début des années 1990.
Certes, historiens et géographes s’accordent généralement sur l’existence d’une nationalité ukrainienne. Il n’en reste pas moins que le pays est divisé en deux parties à peu près équilibrées sur le plan démographique : l’une relativement riche, russe (Donbass, Crimée) ou russophone ; l’autre, beaucoup moins favorisée du fait de la destruction de l’agriculture à l’ère du communisme, hétérogène, tournée vers l’Occident. Le ciment identitaire qui soude l’entité ukrainienne est friable. Cette identité molle s’est forgée au cours d’une histoire marquée par des dominations étrangères souvent très dures, polono-lituanienne, russe ou encore austro-hongroise (la Galicie) et même ottomane (la Crimée), sans parler des invasions (la campagne hitlérienne). Les frontières du pays se sont déplacées comme d’ailleurs celles de la Pologne. Sans doute Viktor Ianoukovitch, si son élection avait été acceptée, aurait-il poursuivi dans la voie pro-russe de Léonid Koutchma. C’eût été au mieux le choix d’un statu quo dynamique, pour reprendre une expression en vogue au temps de l’affrontement Est-Ouest.
Les autocrates et les sages
Si le 26 décembre prochain, Viktor Iouchtchenko se trouve finalement porté au pouvoir comme cela apparaît hautement probable, pourra-t-il - à supposer qu’il le veuille – demander à rejoindre les institutions euro-atlantiques ? La question se pose car, en procédant de la sorte, il enclencherait vraisemblablement ce que chacun redoute et a contribué jusqu’à présent à éviter, c’est-à-dire une dynamique de sécession entre les deux Ukraines susceptible, dans le pire des cas, d’engendrer des violences. Pour sa part, l’Union européenne n’est pas prête à assumer sérieusement la perspective de l’adhésion à court ou même à moyen terme de l’Ukraine. Aux Etats-Unis et dans certains pays européens, on est partagé entre le désir d’accroître la sphère d’influence occidentale – ce qui en l’occurrence va de pair avec l’extension de la démocratie, du moins dans cette partie du monde - et la crainte d’un sursaut nationaliste dans une Russie humiliée et meurtrie depuis plus de quinze ans, sursaut dont les conséquences seraient difficilement calculables.
Si George W Bush - que nul ne peut soupçonner de complaisance néo-communiste - reste relativement prudent, c’est qu’il craint les conséquences inquiétantes, ne serait-ce que pour sa " guerre contre le terrorisme ", d’un retournement de la Russie. D’une manière générale, les Européens de l’Ouest, du moins les plus importants d’entre eux, redoutent que le chaos ne s’installe au centre du continent. Cela explique leur discrétion au cours des dernières semaines.
Les nouveaux membres raisonnent différemment puisque, pour eux, aller vers l’Ouest était prendre leur revanche et se protéger de la Russie. Si donc il est déclaré élu à la fin de l’année, Viktor Iouchtchenko devra manœuvrer fort habilement pour maintenir l’unité du pays et trouver la façon de se rapprocher de l’Europe tout en maintenant des liens, économiques autant que politiques, avec la Russie. Un changement de la Constitution - dans un sens plus fédéral - sera vraisemblablement nécessaire au-delà du compromis récent pour réduire les pouvoirs de la présidence.
La tâche de Ioutchchenko sera d’autant plus difficile que les Russes ne lui feront pas de cadeau, tandis que les Occidentaux peineront à se montrer à la hauteur des espoirs qu’ils auront suscités. Les unités politiques fragiles ne peuvent être gouvernées que par des autocrates ou par des sages. Espérons que Viktor Iouchtchenko soit de la graine des sages. En Afrique, où les situations de ce genre sont la règle, la Côte d’Ivoire a été stable avec un Houphouët Boigny qui savait gérer les délicats équilibres internes. Avec un Gbagbo, tout a volé en éclats. Les théoriciens de la démocratie n’ont pas encore trouvé les formules universelles permettant dans la durée de bien gouverner des unités politiques hétérogènes sur le plan ethnique ou culturel.
Quoi qu’il en soit, il semble maintenant que le projet poutinien d’un " Espace économique commun " entre la Russie, l’Ukraine, la Biélorussie et le Kazakhstan ait du plomb dans l’aile, s’il reste conçu comme une sorte de contrepoids à l’Union européenne. Pour maintenir son unité, l’Ukraine devra combiner les avantages d’une plus grande proximité avec l’Ouest et ceux d’une relation multi-séculaire et à certains égards intimes avec la Russie.
Lui sera-t-il possible d’aller dans cette direction de sorte que toutes les parties en cause y trouvent leur compte ? Oui, peut-être, si les pays occidentaux parviennent à élaborer une politique vis-à-vis de la Russie tenant compte des difficultés objectives et subjectives rencontrées par l’ex-superpuissance, en évitant de donner l’impression que leur finalité est de pousser à l’extrême la logique du renversement des alliances et d’aller jusqu’au démantèlement de la Fédération de Russie elle-même.
Oui si, de son côté, la Russie, c’est-à-dire actuellement le président Poutine et son équipe, parvient à se décrisper et à se libérer d’une vision des rapports de domination transposée du XIXe siècle, vision que le comportement américain actuel contribue à entretenir. Non, si ces deux conditions ne sont pas simultanément remplies.
C’est dire que nous n’en avons pas fini avec les incertitudes de la politique européenne. Au lendemain de la dissolution de l’Union soviétique, on a vanté les conditions somme toute très pacifiques de cet extraordinaire épisode.
Dans une large mesure, c’était une illusion. Peu d’événements historiques sont aussi déstabilisateurs que l’écroulement d’un empire. Les conséquences du démantèlement de l’empire russe ont à peine commencé à se manifester.