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L'Allemagne marginalisée ? La politique étrangère sous Gerhard Schröder
14/10/2003

Petit déjeuner débat autour de Hanns W. Maull, professeur de sciences politiques à l'université de Trèves et auteur de nombreux ouvrages sur la politique étrangère de l'Allemagne, et de Jean-Paul Picaper, ancien correspondant permanent du Figaro en Allemagne.
Une manifestation Cerfa
Synthèse

Est-ce que, par sa prise de position concernant la crise irakienne et par sa politique étrangère en général, l’Allemagne se trouve aujourd’hui marginalisée ? Afin de répondre à cette question, Hanns W. Maull a d’abord constaté deux paradoxes. Premièrement, depuis quelques années, l’Allemagne s’est profondément transformée, notamment depuis la réunification du pays. Néanmoins, sa politique étrangère est restée la même. Elle reste fondée sur la référence aux valeurs des démocraties occidentales, sur les expérience du passé (si l’Allemagne recourt à la force militaire, ce serait « plus jamais » dans un objectif d’attaque et, en tout cas, « jamais seule »), et sur l’objectif de civiliser les relations internationales. Deuxièmement, quant à sa politique étrangère, l’Allemagne suit deux logiques différentes, l’une que Maull qualifie de « vieille logique moderne », notamment en reconnaissant la souveraineté de la Slovénie en 1992, et l’autre qu’il nomme « postmoderne », car selon elle, les États reconnaissent de nouveau le besoin de coalitions. Mais, depuis les années 90, ces différents concepts rentrent de plus en plus en concurrence les uns avec les autres. Comment par exemple unifier le concept de « plus jamais » utiliser des forces armées, si le « jamais seule » conduit à suivre d’autres États dans leurs interventions militaires ?Maull a ensuite relevé que la logique actuelle de la politique étrangère allemande n’était pas dénuée d’opportunisme et que les intérêts commerciaux y jouaient un rôle. Selon lui, le gouvernement manque d’initiatives en matière de politique étrangère, et les décisions sont trop souvent prises au sein de la chancellerie et non au ministère des Affaires étrangères. De plus, les dépenses de l’État fédéral ont, depuis quelques années déjà, baissé en matière de défense, de coopération et de développement. Il a par contre salué le renouveau des relations franco-allemandes, renouveau qu’il pense être durable tant qu’il y aura des actions communes. Pour conclure, Maull a affirmé la nécessité de l’Allemagne de jouer davantage un rôle dans la politique internationale, que ce soit au niveau européen ou mondial, notamment en formant des coalitions avec les États-Unis ou en s’en distançant. Quant à Jean Paul Picaper, il a tout d’abord salué le fait que l’Allemagne est devenue plus consciente d’elle-même et plus forte. Selon lui, cette nouvelle force ne peut être que bénéfique pour ses partenaires, notamment pour la France. Mais il a également exprimé ses réserves vis-à-vis de l’émancipation de l’Allemagne de la tutelle des États-Unis. Pour lui, ce divorce, sur lequel il sera difficile de revenir, n’est pas seulement un fait conjoncturel. Picaper a rappelé la traditionnelle hostilité de la gauche allemande envers les États-Unis, en soulignant que les relations personnelles entre les dirigeants actuels de ces deux pays ne contribueront sans doute pas à les améliorer. En référence aux propos de Maull, il a qualifié la politique étrangère fédérale d’ « après-postmoderne », dans la mesure où elle serait passée de la solidarité à l’égocentrisme. Ila rappellé qu’à son arrivée au pouvoir, Schröder n’avait que des concepts flous en terme de politique étrangère et qu’il s’est ensuite tourné vers un certain réalisme. Selon lui, la politique étrangère allemande est de plus en plus influencée par la « population » du pays, facteur à la fois peu fiable et très maniable. En outre, pour Picaper, l’attitude antiaméricaine des pays protestataires ne peut tenir lieu de « politique étrangère européenne », notamment parce qu’il y a trop de différences entre les visions des différents pays, par exemple entre une France majoritairement antiaméricaine et une Allemagne majoritairement pacifiste. Le journaliste constate que, sur cette question, l’Europe est encore plus divisée qu’on ne l’imagine et que cette division risque de durer. Il a avancé le souhait que le couple franco-allemand entame un dialogue avec les pays de l’Europe qui se montrent fidèles aux États-Unis afin de trouver une position commune, notamment face au nouveau projet américain de bouclier antimissile balistique. Il considère en effet ce dialogue comme vital pour l’avenir de l’Europe, car, selon lui, les États-Unis n’hésiteront pas à profiter du « dilemme européen » et à choisir les partenaires qui les intéressent le plus.

Le texte intégral de l'intervention de J.P.Picaper est en ligne. 

 

Deutschland im Abseits? Rot-grüne Aussenpolitik 1998-2003 (résumé de l'introduction de Hanns W. Maull)

L’auteur souligne la continuité qui, dans une certaine mesure, marque la politique étrangère allemande depuis le début des années quatre-vingt déjà. Il la décrit comme soumise au joug des contraintes européennes et nationales ; parmi ces dernières : les problèmes financiers, dus entre autres à la réunification, à une multiplication des réglementations entravant la dynamique économique et à la restriction du champ d’action du gouvernement, assailli par les différents groupes d’intérêt de la société civile. Il déplore également la tendance de la politique étrangère à se passer du conseil de la bureaucratie du ministère des Affaires étrangères et des services diplomatiques, ainsi que la concentration des décisions au niveau plus élevé du gouvernement, c’est à dire à la chancellerie fédérale. Hanns W. Maull considère comme caractéristique de la politique étrangère du gouvernement Schröder la création de nouvelles institutions auxquelles on fixe des objectifs très importants sans pour autant les doter des moyens nécessaires à leur mise en œuvre réelle.

Loin de négliger les points positifs, comme les idées novatrices de M. Fischer et les succès de la politique étrangère allemande, Maull affirme que si l’Allemagne a été mise à l’écart, ce n’est pas parce qu’elle a manqué de bonnes intentions, mais parce qu’elle n’a pas réussi à les réaliser de façon achevée. Selon lui, les débuts gouvernementaux de la coalition rouge-verte en 1998 étaient plutôt prometteurs, alliant, dans les affaires étrangères, continuité et innovation. Preuves en sont les conséquences du 11 septembre 2001, lorsque l’Allemagne s’est engagée en Afghanistan aux plans militaire et politique.

Ce n’est qu’après le changement d’orientation des Etats-Unis, en janvier 2002, que le gouvernement aurait suivi une voie qui l’a d’abord écarté des États-Unis, puis de la scène politique internationale. La décision des États-Unis de centrer leur politique étrangère sur la doctrine de préemption et de prévention militaire a poussé Schröder à instrumentaliser une politique pacifiste en vue des élections de 2002 et à rejeter tout engagement, même si approuvé par l’ONU, en Irak. Cela a entraîné des dommages à plusieurs niveaux : division de l’UE, paralysie de l’OTAN, désormais réduit à un forum de disputes verbales.

Concernant le rapprochement franco-allemand, Maull a une position mitigée. Il souligne certes ses aspects positifs, comme l’approfondissement de l’intégration européenne et l’européanisation des politiques allemande et française, et remarque qu’il a ouvert sur une politique de « checks and balances » permettant à ces pays à la fois de s’aligner sur les États-Unis et d’agir séparément en cas de besoin. Mais il remarque également que leur engagement commun peut constituer un danger : bien souvent, les solutions proposées par les deux partenaires se réduisent à des formules ou alors sont renvoyées à plus tard. La politique étrangère et de sécurité commune en est un exemple : organe parfaitement institutionnalisé et administré, il ne dispose néanmoins ni d’un objectif précis ni d’un fonds de ressources suffisant pour s’attaquer réellement aux problèmes.

Pour finir, même si les interventions de soldats allemands au Kosovo et en Afghanistan témoignent d’une «normalisation» voire «militarisation» (selon les positions) de la politique de sécurité, le statut de puissance civile de l’Allemagne demeure une réalité à laquelle, d’ailleurs, la population allemande reste attachée. Pourtant, selon Maull, en rejetant d’avance tout engagement en Irak, Schröder aurait tourné le dos au concept même de puissance civile, dans la mesure où ce concept implique une obligeance de renoncer, si cela est nécessaire, à sa souveraineté.

Pour aller plus loin
Les relations franco-allemandes dans le secteur de l'Energie
Dans le cadre de l'Ifri Energy Breakfast Roundtable, un séminaire avec Heinrich Thoelken, conseiller économique à l'Ambassade d'Allemagne,  Jan Horst Keppler, professeur en sciences économiques, Université Paris-Dauphine et chercheur associé au Programme Energie de l'Ifri, Kristina Notz, chercheur au Center for Applied Policy Research (CAP), Munich - 20/10/2008

Le Traité de Lisbonne et ses aléas : quels fondements pour l'Union européenne ?
Dans le cadre du projet de recherche commun du ZEI et de l'Ifri « La France et l'Allemagne face aux crises européennes », une première conférence aura lieu le 25 et le 26 septembre à Bonn à propos des conditions cadres de toute future action franco-allemande sur le plan européen. La conférence concernant « Le Traité de Lisbonne dans la discussion : Quels fondements pour l'Europe ? » se consacrera tout d'abord à l'analyse et à l'interprétation du traité signé par les États membres de l'UE décembre dernier, étant donné que ce traité sera la base politique et la mesure centrale pour juger le développement de l'Union européenne, indépendamment de l'issue du processus de ratification.
Programme
- 25/09/2008

Les relations franco-allemandes dans le secteur de l'énergie
Jan Horst Keppler, Sophie Méritet, Kristina Notz, Note de l'Ifri, septembre 2008 - 23/09/2008

RAMSES 2009 - Europe/Russie - sous la direction de Philippe Moreau Defarges
Belgique - Kosovo : la fêlure – Philippe Moreau Defarges
Allemagne – Claire Demesmay
Pologne – Georges Mink
Royaume-Uni – Jolyon Howorth
Russie/L'après-Poutine – Dominique David
Russie/Politique énergétique – Adrian Dellecker
Russie/Potentiel technologique – Tatiana Kastouéva-Jean
UE/Migrations – Christophe Bertossi
UE/Traité de Lisbonne – Susanne Nies - 02/09/2008

Les aides publiques au développement en France et en Allemagne : perspectives comparées
Alexander von Kap-Herr et Jennifer Moreau,
Visions franco-allemandes, n°13, septembre 2008 - 01/09/2008

Dialogue économique franco-allemand : surmonter les motifs de discorde.
Cette conférence organisée à l'initiative du DFI (Institut Franco-Allemand à Ludwigsburg), du CERFA et du programme des études économiques de l'Ifri, aura pour intervenants : Jean Pisani-Ferry, directeur de l'Institut Bruegel (Bruxelles), Andreas Schwab, membre du Parlement européen (Groupe PPE), Henrik Utterwedde, directeur du DFI et Jacques Mistral, directeur des études économiques de l'Ifri. Présidence : Hans Stark, chercheur et directeur des relations franco-allemandes, CERFA, Ifri. - 02/07/2008

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Thèmes connexes :
Allemagne


Pour en savoir plus :


Présentation de Hanns W. Maull

Présentation de Jean-Paul Picaper

Site du ministère fédéral des Affaires étrangères (en français)

Plate-forme d'informations sur la politique étrangère allemande (en anglais)

Lectures conseillées :

Grund C., Harnisch S. et Maull H. (dir.), Deutschland im Abseits? Rot-gruene Aussenpolitik 1998-2003, Baden-Baden, Nomos, 2003.

Harnisch S. et Maull. H (dir.), Germany as a Civilian Power ? The foreign policy of the Berlin Republic, Manchester, MUP, 2001.

Picaper J .-P., Frankreich, Deutschland und die EU-Praesidentschaft, in Hrbek R., Picaper J.-P. et Mansala A., Deutschland und Europa. Positionen, Perzeptionen, Perspektiven, working papers du ZEI, C 32, université de Bonn, 1999, pp. 23-42.

Internationale Politik, n° 9, septembre 2003, numéro consacré à la nouvelle politique étrangère de l’Allemagne. 


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