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Actuelles de l'Ifri
Lettre du Centre Asie 32
Démission du Premier ministre Fukuda : vers une recomposition politique au Japon ?
Céline Pajon

Le Premier Ministre Fukuda a soudainement annoncé sa démission le 1er septembre 2008 Paradoxalement, cette annonce, qui a pris nombre de Japonais par surprise, était toutefois attendue depuis plusieurs mois.
Fukuda – et le PLD – ont en effet passé une année difficile. Succédant au pied levé à son prédécesseur Shinzo Abe, qui avait également quitté brutalement ses fonctions « pour raison de santé » il y a un an, le nouveau Premier ministre, cacique du Parti libéral démocrate (PLD) et conservateur modéré, dont le profil traditionnel était destiné à rassurer la population après l’expérience néo-conservatrice de Abe, s’est trouvé confronté à de nombreuses difficultés.

Une année difficile

Les efforts du Premier ministre Fukuda pour s’atteler à la réforme des retraites et à la réduction des inégalités économiques et sociales croissantes au Japon se sont heurtés à une marge de manœuvre budgétaire très limitée. Ses tentatives pour enrayer la crise économique sont apparues infructueuses, dans un contexte de retour à une relative stagnation économique et surtout de flambée des prix des hydrocarbures.
Sa tâche a été compliquée par une action législative considérablement ralentie par l’opposition quasi-systématique du Parti démocrate d’Ozawa Ichiro, devenu majoritaire à la Chambre haute depuis juillet 2007.
Enfin, la multiplication des scandales politico-financiers a contribué à affaiblir sa position et éroder la confiance des électeurs qui ont eu ainsi l’impression de retrouver un mode de fonctionnement du système politique aujourd’hui très dépassé
Certains succès diplomatiques (comme le rapprochement avec la Chine) ont été d’autant moins appréciés qu’il ne correspondent pas à une évolution véritablement fondamentale des relations entre les deux pays et sont apparues aux yeux de certains comme une manifestation de « faiblesse » devant une puissance chinoise qui suscitent toujours une grande méfiance. La popularité de son gouvernement a rapidement décliné pour se maintenir sous la barre des 30 %.

Fukuda, à 72 ans, n’incarne pas aux yeux de l’électorat japonais, plus urbanisé, le renouvellement des élites et du système politique qu’il attend et qu’avait su incarner Koizumi Junichiro. Les citoyens nippons veulent un leader plus visible, capable de mener à bien les réformes tout en prenant en compte les intérêts et le bien-être de la population. Un leader qui saurait également incarner le Japon sur la scène internationale dans un monde particulièrement complexe où Tokyo à l’impression de perdre pied tout particulièrement face à ses grands partenaires asiatiques.
Cette impopularité  inquiète le PLD qui subit les pressions répétées de l‘opposition pour organiser des élections législatives anticipées, normalement programmées pour septembre 2009. L’éventualité d’une démission du Premier Ministre ou au moins un remaniement ministériel majeur avait donc été envisagée depuis plusieurs mois.
Après le renouvellement de son équipe gouvernementale début août, qui n’a pas permis de faire remonter sa côte de popularité, Fukuda a donc annoncé son départ, officiellement pour éviter un « vide politique » avant la nouvelle session parlementaire et relancer la dynamique des réformes.

Aso Taro, favori à la succession

Le PLD procédera le 22 septembre à l’élection de son successeur à la présidence du parti, qui deviendra le prochain Premier ministre avec le soutien de la Chambre basse. Taro Aso, que Fukuda a nommé Secrétaire général du PLD début août, semble le favori dans cette course au pouvoir (Koike Yuriko[1]  a également exprimé le souhait de concourir). Il s’est d’ores et déjà déclaré prêt à poursuivre les réformes engagées, dans sa troisième tentative pour accéder au poste de chef de l’exécutif. Ancien ministre des Affaires étrangères et champion de ball-trap, qualifié de faucon néonationaliste et connu pour ses petites phrases provocatrices, Taro Aso  a fait profil bas durant cette année, parcourant le pays et publiant plusieurs articles démontrant la priorité nouvelle qu’il accorde aux préoccupations quotidiennes des Japonais et à la résolution des grandes problématiques intérieures (la décentralisation et les réforme du système de retraite et du marché du travail). Sa popularité auprès de l’opinion publique ne se dément pas, et il figure comme favori dans les sondages.

Pourtant, les conditions difficiles dans lesquelles il accéderait au pouvoir pourraient ruiner ses ambitions politiques sur le long terme.
Il aura en effet la responsabilité de faire adopter plusieurs projets d’importance durant la prochaine session extraordinaire de la Diète (notamment le plan de relance économique de 73 milliards d’euros (11 700 milliards de yens) et le renouvellement de la loi autorisant le déploiement des forces japonaises dans l’océan indien en appui à l’opération « Enduring Freedom », face à une Chambre haute hostile et à un partenaire politique (le Nouveau Komeito) qui se désolidarise de plus en plus des initiatives du PLD. Il devra également décider des orientations à adopter pour remplir les caisses de l’Etat tout en soutenant le système de retraite : équation difficile s’il en est !

Une instabilité ministérielle symptôme de la crise du politique

Taro Aso deviendrait ainsi le 3e Premier ministre élu au sein du PLD sans qu’une nouvelle élection législative n’ait été organisée. La Chambre des représentants, dont les deux-tiers des sièges est contrôlé par la coalition PLD-Nouveau Komeito est issue des élections de juillet 2005, sous l’administration Koizumi. C’est dire si la légitimité d’un tel gouvernement serait mise à mal par l’opposition, qui réclame des élections législatives anticipées depuis plus d’un an.
Il est toutefois peu probable que le PLD prenne le risque de convoquer rapidement des élections, alors que sa popularité est au plus bas et que l’opposition démocrate en tirerait des bénéfices non négligeables.

Cette « valse » des premiers ministres est symptomatique de la crise du politique au Japon et de l’essoufflement du système, qui, en favorisant le maintien de « dynasties politiques », et en limitant les risques d’émergence d’un « homme fort », préoccupation héritée du contexte particulier de l’immédiat après-guerre, est incapable de faire émerger de nouvelles personnalités et des idées innovantes. Cette crise est d’autant plus inquiétante que le Japon est actuellement confronté à des choix et à des défis politiques cruciaux (sur le plan socio-économique comme en matière diplomatique) qui l’engageront pour les prochaines décennies.

Une recomposition majeure du paysage politique japonais, comme au milieu des années 1990 est un scénario de plus en plus probable. Après la révolution Koizumi, qui avait fait exploser le système traditionnel des factions au sein du PLD, le parti, déchiré entre les néoconservateurs et les réalistes peine à se restructurer. Le Parti démocrate n’est pas non plus épargné par les divisions. Les voix dissidentes sont étouffées et le parti s’apprête à réélire sans surprise Ichiro Ozawa à sa tête en l’absence de tout autre candidat déclaré. Récemment, trois de ses membres ont fait sécession pour créer un « parti de la réforme ».

Même si le charismatique Taro Aso accède au pouvoir, il y a fort à parier que ce gouvernement sera à nouveau celui d’une « transition », dont l’objectif premier sera de prévenir une défaite aux prochaines élections législatives, dans un contexte politique et budgétaire ne permettant sans doute pas de faire progresser les réformes.

Le pays est actuellement dans une impasse dont il ne pourra sortir qu’en redonnant la parole aux citoyens.

[1] Ancienne ministre de l’Environnement et de la Défense, son nom avait été cité au printemps dans la perspective d’un remplacement du Premier ministre Fukuda. Bien qu’elle bénéficie d’un soutien moins important qu’Aso au sein du PLD, elle pourrait constituer une option intéressante pour le parti : l’accession historique d’une femme au poste de Premier ministre symboliserait un réel changement.

 

Le Premier Ministre Fukuda a soudainement annoncé sa démission le 1er septembre 2008. L’instabilité ministérielle depuis le départ de Koizumi Junichiro est symptomatique de la crise du politique au Japon.

Céline Pajon est assistante de recherche au Centre Asie et sur le Programme Japon.

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