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Lettre du centre asie ifri n°15
04/05/2007

Les relations bilatérales entre Kuala Lumpur et Bangkok dans la question du sud thaïlandais par Nathalie Hoffmann, chargée de cours à l'Institut des langues et civilisations orientales (INALCO) et à l'Université Paris XIII

Les relations bilatérales entre Kuala Lumpur et Bangkok dans la question du sud thaïlandais

Le positionnement de la Fédération de Malaisie concernant la crise du sud de la Thaïlande a connu des fluctuations importantes depuis les années 1960. Apportant très tôt son soutien aux différentes communautés musulmanes de par le monde, c’est assez naturellement que la Malaisie a exprimé un intérêt marqué pour les revendications émanant de la population musulmane du sud du royaume voisin. La « proximité » ethnique, culturelle et religieuse entre les populations du sud de la Thaïlande et la population malaise de l’autre côté de la frontière1 a influé sur l’intérêt porté en Malaisie à la cause sud thaïlandaise. D’autres facteurs ont pesé dans le suivi de la question : l’importance du phénomène de « revivalisme religieux »2  et le fait que cette question a fait l’objet d’une utilisation politique à l’intérieur même de la Fédération malaisienne en relançant la compétition entre les autorités et l’opposition sur le soutien accordé aux causes musulmanes.
Les autorités de Kuala Lumpur ont toutefois été contraintes de pondérer leurs prises de position pour tenir compte à la fois de la situation intérieure malaisienne et des évolutions de la situation sécuritaire à la frontière. En dépit de relations souvent difficiles, la Malaisie et la Thaïlande ont été amenées à resserrer leurs liens et prendre des mesures communes concernant la gestion sécuritaire de leurs frontières. Les premiers efforts en matière de coopération entre les deux Etats remontent au début des années 1970 quand les premiers accords de sécurité sont conclus dans un contexte de lutte contre les facteurs de déstabilisation (groupes communistes encore actifs dans la région ou mouvements insurrectionnels). La coopération s’intensifie dans les années 1990 alors que Kuala Lumpur tente de soumettre un groupe religieux, Al Arqam (ou Darul Arqam)3  puis, quatre ans plus tard, par l’arrestation en Malaisie de membres du New PULO4.
Plusieurs facteurs objectifs militent en faveur d’une gestion commune de la problématique du sud de la Thaïlande. La dégradation de la situation sécuritaire dans les provinces frontalières est en effet susceptible d’occasionner des troubles ou des tensions entre les deux Etats (en raison notamment  d’incidents parfois violents à l’occasion de franchissements clandestins de la frontière). Une amélioration de la situation permettrait de plus de mettre enfin en œuvre les projets envisagés dès le milieu des années 1990 (création d’une zone de développement incluant le sud de la Thaïlande, le nord de la Malaisie et la partie septentrionale de l’île indonésienne de Sumatra).
Cependant, la crise qui secoue cette région connaît un regain de violence depuis le début de l’année 2004. Plusieurs raisons peuvent expliquer cette recrudescence de la violence. La première d’entre elles est sans conteste la frustration éprouvée par les populations locales de ne pas voir leurs aspirations identitaires (langue, culture, représentativité politique au sein des institutions du pays) prises en compte par les autorités. Ce phénomène est plus déterminant encore que l’invocation des difficultés économiques. Le deuxième facteur, beaucoup plus difficile à appréhender, est l’émergence d’une nouvelle génération de militants, beaucoup plus violents et jusque-boutistes que leurs aînés et n’affichant aucune revendication claire. S’il semble que l’on ne puisse pas imputer à des connexions extérieures la moindre influence directe sur l’évolution du mouvement, l’impossibilité d’établir un dialogue entre les différentes parties au conflit fait planer des doutes sérieux sur la possibilité de trouver une solution négociée.
Face à la dégradation de la situation, les rencontres entre autorités des deux pays visent à la fois à maintenir le dialogue entre les deux Etats, à envisager des solutions pour le sud de la Thaïlande mais aussi à tenter de trouver le moyen d’éviter une détérioration plus importante sur le terrain et une éventuelle instrumentalisation du problème. Dans ce contexte, les échéances intérieures des deux Etats seront déterminantes. Il s’agit de la mise en place de nouvelles institutions en Thaïlande (qui conditionneront la gestion future de la région) et de la possible tenue d’élections anticipées en Malaisie. La manière dont ces consultations seront organisées ne manquera pas d’avoir des répercussions directes sur les relations bilatérales des deux pays. Elles pourraient également avoir une influence déterminante sur la situation dans le sud de la Thaïlande. Il est enfin vraisemblable que l’Association des nations du sud-est asiatique (dont font partie les deux pays) y accordera elle aussi beaucoup d’attention en raison des potentielles implications sécuritaires à l’échelle régionale voire internationale.

Pour aller plus loin :
- Laurent Metzger, Stratégie islamique en Malaisie (1975-1995), l’Harmattan, 1996.
- « La radicalisation de l'islam : facteur de déstabilisation de l'Asie du Sud-Est? » in : politique étrangère, 1/2002, pp. 115-133.
- « La Malaisie », Questions internationales, n° 10, novembre-décembre 2004, pp. 101-108.
- « Fondements historiques des modèles malais et indonésien de l’islam politique » in : Péninsule, n° 51, 2005/2 paru en mai 2006, pp. 51-62.

 1 C’est en 1909 par le traité de Bangkok que le gouvernement britannique obtient du souverain du Siam qu’il renonce aux Etats de Perlis, Kedah, Kelantan et Terengganu. Le sultanat de Patani (le terme de « Patani » fait spécifiquement référence au royaume malais qui englobe de 1350 à 1909 les provinces contemporaines de Pattani, Yala et Narathiwat) et le district de Satun demeurent par contre sous l’autorité du Siam.
2 Baptisé da’wah (terme arabe qui signifie « appel », il correspond à la fois à une invitation à la conversion et à une meilleure pratique de l’islam), ce mouvement prétend fournir une alternative aux transformations que connaissent les sociétés d’Asie du Sud-Est, tout en luttant contre le matérialisme des sociétés occidentales. Il génère cependant des tensions à la fois entre courants et dirigeants religieux et donne naissance à de nombreux mouvements parfois radicaux.
3 Vraisemblablement créé en 1968, ce mouvement dirigé par Ashaari Mohammad visait à recréer une communauté vivant selon les préceptes de l’islam originel. Il avait rapidement diversifié ses activités et mis en place des productions d’autant plus lucratives qu’elles touchaient au secteur « halal ». Il avait surtout pris un tour religieux de plus en plus proche des tendances chiites (alors que la Malaysia, comme les autres pays d’Asie du Sud-Est, est majoritairement sunnite de rite shaféite) avant d’investir le secteur politique, risquant ainsi de constituer un rival potentiel au pouvoir. La formation d’une branche armée et l’extension des contacts du groupe (en Malaisie mais aussi à l’étranger) finissent d’inquiéter le pouvoir qui déclare le mouvement « déviant » et l’interdit. Les services de sécurité thaïlandais l’extradient en septembre 1994.
4 Le mouvement de revendication se radicalise dès les années 1960 et se scinde en de nombreuses branches jusque dans les années 1990. Il fait l’objet de mesures de rétorsion particulièrement violentes. Hj. Sama-ae Thanam, chef militaire de la PULO, est ainsi renvoyé en Thaïlande en janvier 1998.

Pour aller plus loin
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