Loin des projecteurs médiatiques, l'Egypte est, sur le plan diplomatique, à la périphérie des anciens et des nouveaux conflits du Moyen Orient. Cependant des transformations profondes sont en cours dans le pays et de nouveaux équilibres, bien que fragiles, se dessinent. Les faibles tentatives d’ouverture démocratique des élites au pouvoir font face à la pressante demande de reforme exprimée par la société civile. La stabilité interne est en jeu, autant que le maintien de bonnes relations internationales qui dépendront de la capacité du pays à répondre aux pressions de démocratisation exercées par l’Occident.
Pour continuer à bénéficier des aides économiques, provenant pour une grande partie des Etats Unis mais aussi d'Europe, le gouvernement égyptien doit renoncer à ses pratiques autoritaires. C’est dans ce sens que, quelques mois avant les élections présidentielles, l'article 76 de la Constitution a été modifiée et par conséquent le système électoral changé. En juillet dernier les Egyptiens ont élu, pour la première fois dans l'histoire du pays, leur Président au suffrage universel direct et l'ont choisi parmi plusieurs candidats, sans pour autant mettre en danger la victoire de Moubarak.
Comme toujours à l'heure des échéances électorales les tensions intrinsèques de la société se révèlent. Alors que le pays est pris dans une crise économique des plus dures, où chômage (9 %, chiffre officiel ; officieusement le taux de chômage atteint presque les 20 %) et pauvreté (960 $ par habitant) ne font qu'augmenter, le mécontentement semble s'étendre. La protestation s'organise et les opposants du PND (Parti national démocratique) et au président Moubarak, gagnent en visibilité. Le parti al-Ghad, " Demain ", et la plate-forme Kefaya, " Assez " sont les nouveau-nés de l'espace politique égyptien. Aussi bien le gouvernement que ces nouvelles organisations politiques semblent pourtant peiner à mobiliser autour d'eux les citoyens égyptiens dont le taux de participation aux élections reste très faible (77,59 % d'abstention).
Depuis Nasser, qui soulevait les masses au nom du nationalisme arabe, seuls les Frères musulmans semblent aujourd'hui jouir d'une base électorale solide. Mobilisés autour du slogan consensuel "l'islam est la solution", des militants au profil très varié rejoignent les islamistes et forment l'unique opposition politique en mesure de défier le gouvernement. Les Ikhwan al-muslimin sont à la tête de la quasi-totalité des syndicats professionnels et ils ont comblé le vide laissé par l'Etat dans les domaines de la protection sociale et de l'éducation en finançant hôpitaux, écoles privées et ONG. L'association, qui reste officiellement interdite mais tolérée, séduit la nouvelle bourgeoisie urbaine pieuse, tandis que les candidats des Ikhwan, qui se présentent en indépendants, obtiennent presque ¼ des sièges dans la nouvelle Assemblée.
D'un autre côté, la re-islamisation en cours en Egypte et l'éventuelle arrivée au pouvoir des Frères musulmans, ont certainement aussi provoqué la recrudescence des tensions inter-religieuses latentes. Les rues d'Alexandrie, ville où les frères comptent le plus de voix, sont devenues le théâtre des affrontements entre égyptiens de confession copte et ceux de confession musulmane. Enfin, les attentats de Charm el-Cheikh, survenus après ceux de Londres et avant ceux d'Amman, obligent à réfléchir à un paradigme qui pourrait expliquer l’existence en Egypte de deux tendances, dites islamistes, opposées : l'une appelant à la violence et l'autre à l'ouverture démocratique.