18
mar
2018
Espace Média L'Ifri dans les médias
Thomas GOMART, interviewé par Laurent Marchand pour Ouest-France

Le sens de l'Histoire, selon Poutine

Pour Thomas Gomart, directeur de l'Institut français des relations internationales, ce sont les Russes qui sont les premiers soutiens de leur Président. Sa popularité reste très forte.

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Sur quoi repose le pouvoir de Poutine ?

Son pouvoir repose sur une adhésion forte de la population qui le crédite de plusieurs choses. L’amélioration des conditions de vie au cours de ses premiers mandats, par rapport aux années 1990. Car on oublie que le peuple russe a la mémoire d’un effondrement de système, et ce traumatisme reste constitutif de son rapport au politique. Le deuxième aspect, c’est la concentration du pouvoir au profit d’une petite élite, dans la pure tradition russe. Historiquement, au fond, la Russie a toujours été dirigée par ceux qui la possédaient. Poutine est en ce sens très russe. Enfin, c’est l’utilisation de la guerre ou de la tension extérieure pour justifier cette concentration du pouvoir et un rôle toujours très central des structures dites de force. Les forces armées et les services de renseignement. Ce sont ces trois éléments qui expliquent la nature de son pouvoir.

Vous parlez de l’utilisation interne des tensions extérieures. Comme dans le cas de la Crimée ou de la Syrie ?

Pas seulement. Quand vous regardez l’ensemble des années Poutine, il arrive au pouvoir avec un accident militaire de première importance, avec la perte d’un sous-marin nucléaire, en août 2000. C’est le point bas, qu’il va non pas utiliser pour mettre au pas ses militaires, mais au contraire pour offrir une revanche à ses militaires et aux services qui vont constituer la base politique de son pouvoir personnel. Il va leur offrir une revanche en Tchétchénie, avec la deuxième campagne au début des années 2000, qui aboutit à un point extrêmement important, le pacte scellé avec Kadyrov en Tchétchénie. On assiste aussi à une reconstruction, à bas bruit, de l’outil militaire durant les années 2000. Dont la première expression extérieure s’observe en Géorgie en 2008. Le mode opératoire fait un peu sourire, mais il obtient alors ce qu’il voulait. Et ensuite on assiste à la reconstruction beaucoup plus rapide d’un outil militaire qui arrive à faire l’annexion de la Crimée, la déstabilisation du Donbass en 2014. Et l’intervention en Syrie en 2015. On a donc une sorte d’addition. Tous ces conflits sont des indicateurs de la manière dont la guerre est, en réalité, consubstantielle du régime de Vladimir Poutine.

Quel est l’état des forces russes, toujours loin derrière les Etats-Unis ?

Pendant toutes les années 1990, il y a trois choses sur lesquelles les Russes n’ont jamais lâché prise. Le nucléaire, qui est l’alpha et l’oméga de la politique de sécurité russe et qui va continuer à l’être. Pour une raison essentielle, c’est que les Etats-Unis et la Russie concentrent dans leurs mains plus de 90% de l’arsenal nucléaire mondial. Et la Russie, par la voix de ses propagandistes, notamment à la télévision, explique que c’est le seul pays à pouvoir raser de la carte les Etats-Unis. Ensuite, les Russes n’ont jamais lâché sur les capacités spatiales et satellitaires. Avec une capacité probablement de mener des opérations offensives dans l’espace extra-atmosphérique.

Ils pourraient soutenir une guerre des étoiles ?

Ils pourraient surtout embêter très fortement les constellations satellitaires d’un certain nombre de pays, notamment européens. Enfin, le troisième aspect ce sont les forces spéciales et les troupes d’intervention qu’ils ont toujours maintenu à niveau. Ce qui est remarquable, c’est le fait qu’il y a toujours eu une tradition militaire très profonde en Russie, dans la mesure où l’Etat russe s’est constitué sur les armées russes. Ce que l’on observe, c’est un investissement massif, une relance de la dépense militaire depuis le début des années 2000. Avec une proportion de l’ordre de 4% du PIB, ce qui est énorme.

Les récentes campagnes en sont l’expression…

Oui. Cela a permis une forte progression qualitative entre la campagne de Géorgie de 2008 et les interventions en Ukraine et en Syrie qui, elles, relèvent de la surprise stratégique. Le Russes ont fait montre de capacités antiaériennes qu’ils exportent massivement, et cela perturbe la doctrine de l’Otan car la Russie peut créer des bulles de déni d’accès. La deuxième chose c’est un mode d’intervention qui marie des troupes spéciales et du mercenariat, on l’observe en Syrie. Le troisième aspect, élément de surprise également, c’est la reconstruction de la marine russe comme élément de projection, avec des équipages aguerris en Méditerranée, dans la Baltique et dans l’Atlantique Nord.

Parallèlement, la Russie de Poutine semble très performante en matière de cyber-technologies…

Oui. Il y a toujours eu un savoir faire russe important en matière de guerre de l’information. Des mesures actives, comme on disait à l’époque soviétique, qui consistent à mener des opérations sous le niveau de la guerre, avec un travail sur les perceptions de l’adversaire pour créer des formes de confusion. Un seuil a été franchi. Puisque s’ajoutent désormais des programmes d’ingérences dans les processus électoraux en Europe et aux Etats-Unis. La Russie ne parle pas de cyber sécurité comme nous, mais de sécurité de l’espace informationnel. Elle a une vision très protectrice de ses plateformes numériques. Elle a par exemple toujours fait en sorte que Google ne soit jamais le leader des moteurs de recherche en Russie. Et elle a des capacités offensives, dont les Pays Baltes ont subi les effets.

Moscou fait jeu égal avec les Américains dans ce domaine ?

Disons qu’ils ont des niches d’excellence. Ils n’ont pas la puissance du rouleau compresseur américain, ou même chinois. C’est intermédiaire entre ce que font les Américains et ce que peuvent faire les Israéliens, les Britanniques et les Français.

Sommes-nous trop vulnérables dans nos processus électoraux ?

L’ingérence, d’une certaine manière, n’est pas nouvelle. La Russie a toujours mené des actions de cette nature. Durant la campagne de Napoléon en Russie, il y avait parallèlement un travail de propagande du Tsar à Paris et une très bonne connaissance de ce qui s’y passait. Durant la Guerre froide, un des leviers d’action de l’URSS était le parti communiste français. Cela a toujours existé. Ce mode d’ingérence n’est pas propre à la Russie. Ce qui est nouveau, c’est l’ampleur de ce qui a été mis en place.

Avec une vision de long terme ?

Malgré l’image colportée d’une Russie qui serait purement pragmatique sur la scène internationale, elle reste aussi puissamment idéologique.

 

  • Elle (la Russie) considère que le temps de l’Occident est révolu, et que son rôle consiste à accélérer cette réduction de l’influence occidentale.

 

  • Pour Moscou, le sens de l’Histoire, c’est le sien. L’économie de marché, la démocratie libérale, seraient une phase en train de se refermer, et qui a été utilisée par les Occidentaux pour exercer leur domination. Elle considère donc que c’est son rôle est d’affaiblir ces régimes démocratiques, que le modèle autoritaire, de relations de démocratie souveraine pour reprendre un terme russe, lui est favorable et qu’il faut le promouvoir.

Elle y parvient ?

Il y a eu aussi une forme d’auto-intoxication sur les capacités réelles de la Russie. Le simple fait d’attribuer à la Russie une influence sur l’élection américaine est en soit une victoire extraordinaire pour Moscou. Il faut se rappeler dans quel état se trouvait la Russie en 1991 ou en 1998. Là, on lui prête l’élection du président américain. En termes de symbole, c’est une victoire.

Et pour la France ?

Il ne faut pas oublier que le 24 mars 2017, Vladimir Poutine reçoit Marine Le Pen sans aucun complexe. Et lors de la première rencontre avec Emmanuel Macron à Versailles, il n’y a pas une once de regret. Si la Russie s’est trompée sur le rapport de force, elle ne s’est probablement pas trompée dans une analyse qu’elle fait depuis plusieurs années, sur une convergence tôt ou tard entre le Front national et les Républicains. La partie n’est pas finie, de ce point de vue, pour Moscou.

Qu’attendre du quatrième mandat de Poutine ?

Il aura 72 ans en 2024. On a un pays qui fait du culturisme géopolitique, mais avec une forte disproportion entre son potentiel réel et son ambition internationale.

C’est ce que disent les Américains, le retard serait trop grand. Néanmoins, le retour de la puissance russe est là…

La configuration actuelle favorise effectivement un comportement comme celui de la Russie. Mais le paradoxe de la puissance russe aujourd’hui, c’est que le système post 1945 lui est fondamentalement bénéfique. C’est un pays qui a une tradition multilatérale, mais qui est en train de miner le multilatéralisme.

C’est la nostalgie soviétique ?

Surtout la nostalgie du jeu à deux, d’égal à égal, avec les Etats-Unis.

Sommes-nous déjà dans une nouvelle course aux armements ?

Même si le niveau de dépense militaire est élevé, le but n’est pas de relancer une course effrénée mais plutôt de favoriser des investissements qui permettent, justement, de peser de manière asymétrique. Comme le cyber. Il y a une agilité, au fond, de la puissance russe qui est remarquable.

D’où la popularité de Poutine…

Il y a un prestige retrouvé, c’est certain, un soutien accordé à Poutine parce qu’il y a un sentiment de volonté d’abaisser le rôle tenu par les Etats-Unis. Et dans le même temps, on sent une inquiétude au sein de la communauté stratégique sur le rapport d’asymétrie avec la Chine, qui ne va cesser de s’accentuer. Il y a un pari risqué, de ce point de vue. Les économies chinoises et soviétiques, en 1991, étaient comparables en taille. Aujourd’hui, la Russie pèse un cinquième de l’économie chinoise. Il y a donc un risque d’aspiration. Et c’est peut-être comme cela qu’il faut lire ce surinvestissement militaire. La culture stratégique russe, héritée des époques impériales et soviétique, repose sur la notion de profondeur stratégique. Pour un péril venant de l’Ouest. Mais la profondeur marche dans les deux sens. C’est aussi pour se prévenir de ce qui vient de l’Est. C’est ce qui distingue la Russie. C’est peut-être en fait un des rares états, qui en dépit de son déclin démographique et de sa faiblesse économique, est en mesure d’assumer une forme d’indépendance.

En 2007, à Munich, Poutine annonce le retour de la Russie sur la scène internationale. Quel est le cadre du mandat à venir ?

Le discours tourne à vide actuellement. Pourquoi parler de réformes structurelles après dix-huit ans au pouvoir. Alors que le pays n’a pas pris le tournant d’adaptation nécessaire. Cela m’amène à penser que le cadre à venir va probablement être un cadre de surenchère sur le plan international. D’autant plus raide qu’il y a ce sentiment de désarroi profond en Europe et aux Etats-Unis. Et pour Poutine, ce désarroi, il faut l’exploiter. A mon avis, cela va être difficile pour Poutine, durant ce mandat, de faire retomber la pression au niveau international. Je vois plus facilement comment ce maintien de tension est la plus solide garantie de son régime.

Qu’est-ce qui peut menacer Poutine, un homme comme Navalny ?

Le fait qu’on ne l’autorise pas à participer à l’élection est un signe de nervosité. Le résultat qu’avait obtenu Navalny aux municipales à Moscou n’était pas ridicule, avec un peu mois de 30%. Mais le pari occidental sur les sanctions, qui étaient censées créer un mouvement de contestation des élites russes, est un pari raté. On ne voit pas de rival contestant son autorité. Je ne vois pas, en l’état, de menace politique directe.

Avec la crise des espions avec Londres, sommes-nous à l’aube d’une nouvelle Guerre froide ?

Je qualifierais la situation comme une période d’accentuation des risques. L’interprétation faite à Moscou, accusant les Occidentaux d’être dans une logique de conflit, est prévisible mais très préoccupante. L’expression Guerre froide est trop connotée, mais il est certain qu’on est dans une situation où les risques d’erreur de calcul ou de méprise s’accentuent. Il faut, selon moi, trouver des moyens, de part et d’autre, d’essayer de faire retomber la tension. Mais je ne les vois pas trop aujourd’hui.

 

Entretien avec Thomas Gomart, directeur de l’IFRI, par Laurent Marchand pour Ouest-France

 

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