06
nov
2018
Espace Média L'Ifri dans les médias
WILKES-BARRE, PA - AUGUST 2, 2018: President Donald Trump
Laurence NARDON, interviewée par Eléonore de Noüel et Paul Sugy pour FigaroVox

«Trump fait campagne sur l'immigration pour répondre au sentiment d'insécurité culturelle des Américains»

FIGAROVOX - Ce mardi 6 novembre s'est achevée la campagne des élections de mi-mandat, marquée notamment par des annonces fermes du président américain en matière d'immigration. Pour la spécialiste Laurence Nardon, Trump rassure ainsi son électorat, excédé par le multiculturalisme prôné par la gauche américaine.

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FIGAROVOX : Donald Trump a posté des forces armées américaines supplémentaires à la frontière mexicaine, à qui il a donné des consignes martiales. Dans le même temps, on voit des caravanes de migrants traverser le Mexique en direction des États-Unis. Cette actualité récente sera-t-elle déterminante pour les élections de mi-mandat?

Laurence NARDON : La question de l'immigration est en effet très clivante aux États-Unis. Précisons que cette caravane provient du Honduras. Au départ, ce n'était qu'un groupe de 3 000 personnes, mais le nombre s'est peu à peu élargi. Cette caravane demeure encore assez éloignée des États-Unis - il lui reste environ une semaine à pied avant d'atteindre la frontière américaine.

La rhétorique anti-immigration de Trump a donc bien influé sur l'immigration en la faisant diminuer dès son accession au pouvoir.

L'Amérique latine compte beaucoup de candidats à l'immigration, que ce soit pour des raisons économiques ou pour fuir des violences, comme celles causées par les gangs. Les États-Unis, où certains membres de leur famille habitent parfois déjà, leur semblent un véritable paradis. Les États-Unis ont fermé leurs frontières à l'immigration entre les années 1920 et les années 1960. C'est à cette date que l'immigration en provenance d'Amérique latine et du reste du monde a repris. Il y a eu un épisode de migration très important en 2014-2015, en provenance du Honduras, du Guatemala et du Salvador, à cause des violences. Depuis 2015, le Venezuela en plein effondrement économique a rejoint la liste.

En 2016, Donald Trump avait fait campagne autour d'un populisme de droite, anti-immigration. Nombre de candidats à l'immigration sud-américains avaient alors retardé leur projet de départ. La rhétorique anti-immigration de Trump a donc bien influé sur l'immigration en la faisant diminuer dès son accession au pouvoir.

Mais même si de nombreux candidats à l'immigration ont différé leur départ, leur situation est demeurée insoutenable dans leur pays, et les voilà aujourd'hui décidés à rejoindre le sol américain, quel qu'en soit le prix. La séparation des enfants et des parents à la frontière, cet été, a été traumatisante, mais elle ne suffit plus à dissuader les personnes souhaitant s'installer aux États-Unis. La caravane apparaît comme le moyen de forcer la frontière américaine, qui plus est sans avoir à payer de passeur (le coût d'un passeur est estimé à 10 000 dollars en moyenne). La caravane avance en effet au grand jour, sans besoin de passeur.

Face à cela, Trump continue de jouer sur les peurs identitaires des Américains.

Ces peurs identitaires sont-elles justifiées?

Ce qui l'emporte au sein d'une partie de la population blanche américaine, avant les clichés sur les Mexicains ou les Moyen-Orientaux, avant la crainte sur une baisse des salaires, c'est l'insécurité culturelle liée à un changement d'identité du pays. Aux États-Unis, contrairement à la France, les statistiques ethniques existent. Elles sont conduites par le bureau du recensement, qui comme son nom l'indique, établit un recensement de la population tous les 10 ans depuis 1790. Les agents du recensement ont le droit de poser des questions d'ordre religieux ou ethnique aux habitants, produisant des études démographiques passionnantes pour nous Français. Le bon côté, c'est que cette confrontation au réel permet d'éviter les fantasmes concernant l'immigration ou les changements démographiques. Ce même bureau a ainsi annoncé que la population «caucasienne» deviendrait minoritaire dans les années 2040… Cette prévision n'inquiète pas les populations aisées et éduquées du littoral, mais elle angoisse en revanche les Américains modestes, les ouvriers au chômage consommateurs d'opioïdes, autour de l'idée que l'Amérique au sein de laquelle ils sont nés est en train de disparaître.
 

Il est vrai que les États-Unis ont toujours connu des phénomènes migratoires, ils sont mêmes nés de ces mouvements. Le multiculturalisme est vanté depuis longtemps. Dans un État très à gauche comme la Californie, on célèbre ce que l'on appelle les identités «à trait d'union», à savoir l'idée que l'on est jamais seulement américain mais américain plus autre chose, «afro-american», «asian-american», «jewish-american», «latino-american»… La population est représentée comme une mosaïque ethnique.

Lors de la campagne présidentielle, Donald Trump avait promis la construction d'un mur entre les frontières américaine et mexicaine. Où en est ce projet?

Il faut rappeler qu'il existait déjà une clôture le long des milliers de kilomètres de frontière entre les États-Unis et le Mexique. Cette clôture avait été initiée par Bush et poursuivie par Obama, lequel avait d'ailleurs opéré de nombreux renvois d'illégaux chez eux. Trump n'a donc fait que durcir le ton en proposant un mur.

En mars dernier, Trump a commandé un certain nombre de prototypes de mur à différentes entreprises. Le problème reste le financement par le Congrès, encore insuffisant. Tout cela n'a donc pas vraiment avancé, et Donald Trump s'est surtout contenté d'effets d'annonces.

La semaine dernière, Donald Trump annonçait vouloir suspendre le droit du sol aux États-Unis. Le peut-il?

Non, car le droit du sol est un droit constitutionnel garanti par le 14ème amendement. Il faudrait donc amender la Constitution, ce qui passe par un processus extrêmement compliqué à mettre en œuvre.

Avec Trump, il faut bien faire la différence entre sa rhétorique, très puissante, «choc», et ses actes. Il a un grand talent de tribun.

Quel gain politique espère-t-il retirer de ce genre de prises de position sur l'immigration?

Pourquoi Trump accentue-t-il ses prises de parole sur l'immigration et non sur l'économie par exemple, alors que c'est une de ses grandes réussites? Je crois que c'est parce qu'il ne fait pas campagne pour tout l'électorat américain car alors, il parlerait effectivement d'économie. Il choisit ce thème en fonction des exigences de son propre électorat, populiste et conservateur. Il écoute aussi, à mon avis, son instinct personnel. Par ailleurs, le choix du thème de l'immigration arrange aussi les démocrates, qui ainsi peuvent montrer leur opposition résolue envers Trump.

La promotion systématique du multiculturalisme est née avec l'idée que les blancs étaient toujours complices, même inconsciemment, d'une société structurellement raciste.

Les questions migratoires n'ont pas toujours été clivantes aux États-Unis. Jusqu'aux années 1990, il y avait des partisans et des opposants à gauche comme à droite. À gauche, les syndicalistes contestaient l'immigration au nom de la pression sur les salaires qu'elle induisait ; à droite, les «business republican» y étaient au contraire favorables, pour les mêmes raisons. Les avis divergeaient clairement au sein même des partis.

Le clivage gauche-droite sur l'immigration est apparu d'une part pour des questions d'angoisse identitaire dans les petites classes moyennes plutôt à droite, et en miroir chez les personnes de gauche qui se sont radicalisées dans leur progressisme et leur défense du multiculturalisme. La promotion systématique du multiculturalisme par la gauche américaine est née avec l'idée que les blancs étaient toujours complices, même inconsciemment, d'une société structurellement raciste. Cette vision est tout à fait idéologique car personne ne peut en sortir, les places sont assignées de manière immuable: le blanc est raciste, même contre son gré ; la minorité est opprimée, même lorsqu'elle ne le perçoit pas.

Donald Trump vient de mettre en scène l'annonce de nouvelles sanctions envers l'Iran. La question iranienne, et la menace extérieure en général, est-elle également importante pour les Américains?

Je ne crois pas. On sait que les Américains de manière générale s'intéressent peu aux questions internationales, et c'est surtout vrai pour les élections de mi-mandat.

Trump est un homme qui suit ses instincts plutôt que la raison. Au surplus, il écoute peu ses chargés de communication. Cette déclaration envers l'Iran, singeant les codes de la série Game of Thrones, résulte de son caractère assez impulsif et imprévisible: il veut s'affirmer en homme d'État. Ce qui est stupéfiant est l'efficacité politique du personnage dans le contexte américain.

 

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