20
oct
2009
Editoriaux de l'Ifri Mardis de l'Ifri à Bruxelles

Enseignement supérieur russe: est-il compétitif ? Compte-rendu du Mardi de l'Ifri à Bruxelles du 20 octobre 2009

Compte-rendu réalisé par François Le Moal, stagiaire et Adélaïde Boodts, assistante de recherche, Ifri Bruxelles.

Enseignement supérieur russe: est-il compétitif?

A l"époque soviétique, l"enseignement supérieur jouissait d"une grande renommée. Or, l"idéologie omniprésente et les programmes unifiés ont constitué autant de problèmes pour son adaptation à l"économie de marché après la chute du bloc communiste. Des réformes d"envergure ont été lancées, parmi lesquelles il faut retenir deux lois d"importance majeure. La première, en 1992, accorde une plus grande liberté aux établissements d"enseignement supérieur (EES) publics dans la recherche de financements, les autorise à offrir des services éducatifs payants et légalise, pour la première fois, la création d"établissements privés. La seconde, en 1996, consacre le retrait de l"Etat de ce secteur, en autorisant les universités publiques à avoir des étudiants payant entièrement leurs études.

Tatiana Kastouéva-Jean a commencé son intervention en indiquant les principaux changements structurels qui en résultent. Elle a mis en évidence l"" explosion quantitative " du système d"enseignement supérieur russe à l"époque post-soviétique, avec quasiment une multiplication par deux du nombre d"universités et un triplement de la population étudiante entre 1993 et 2008. Désormais, la Russie détient la plus large proportion de titulaires d"un diplôme supérieur dans le monde. La seconde caractéristique est l"augmentation brutale des " services payants ", due à l"apparition du secteur privé, mais aussi à l"élargissement de l"offre du secteur public, en réponse à la demande des familles. Cette massification et cette diversification s"accompagnent d"une dégradation de la qualité de l"enseignement. Les salaires moyens du corps enseignant, guère attractifs, conduisent au cumul des postes, à son vieillissement et à la " fuite des cerveaux " vers d"autres secteurs ou à l"étranger. Afin de financer leurs études, un nombre croissant d"étudiants se retrouvent contraints de travailler, tandis que certains recourent à des pratiques frauduleuses pour obtenir un diplôme.

Néanmoins, une " fenêtre d"opportunité " s"est ouverte à partir de 2004. Le président Poutine a souhaité mettre en œuvre une nouvelle réforme misant sur le capital humain dans un contexte de crise démographique. La situation économique est alors favorable ; grâce aux prix élevés des hydrocarbures, l"Etat a pu rembourser les dettes contractées depuis la chute de l"URSS. L"acquisition de nouveaux moyens financiers se double d"une volonté politique de diversification de l"économie, orientée vers l"innovation et les hautes technologies et nécessitant la formation de cadres et de chercheurs. Ainsi, pour la première fois, l"enseignement supérieur est considéré comme un secteur économique à part entière et pas uniquement culturel et social. Le gouvernement se fixe de nouveaux objectifs : l"enseignement supérieur russe doit se rapprocher à la fois de la Recherche et du Développement (R&D), qui y détient une part très faible, et des besoins du marché du travail, où une pénurie de cadres et d"ingénieurs se fait sentir. Dans le même temps, il doit améliorer son rang au niveau international, alors que la mobilité académique reste très faible.

La réforme passe par un " resserrement " du système en plusieurs étapes. Une cinquantaine d"établissements (57) ont été sélectionnés en 2006-2007 dans le cadre du projet national Education, le plus grand projet de soutien public aux EES de la Russie postsoviétique : ils reçoivent des moyens importants pour la modernisation de leurs équipements et le perfectionnement du niveau du corps enseignant. Si le bilan est jugé positif, le projet de " resserrement " est par la suite poursuivi. Depuis octobre 2009, deux établissements bénéficient d"un statut particulier : l"Université d"Etat de Moscou (MGU) et l"Université d"Etat de Saint-Pétersbourg (SpGU), qui restent dans le giron public et dont les recteurs sont nommés et révoqués par le Président russe. Deux autres statuts ont été créés : les " universités fédérales ", qui doivent couvrir les besoins des régions en cadres, et les " universités nationales de recherche ", qui constituent des pôles d"excellence dans un domaine précis. Ce dernier titre a été attribué récemment à deux universités, le MIFI (Institut des ingénieurs physiciens de Moscou - Université d"Etat) et le MISIS (Institut de l"acier et des alliages de Moscou - Université d"Etat). Cette dernière a fait l"objet d"une étude approfondie de la part de T. Kastouéva-Jean. Le MISIS se classe dans le Top 20 des universités russes ; il est réputé pour la qualité des formations d"ingénieurs en métallurgie et compte parmi les établissements les plus actifs en matière de recherche et d"obtention de brevets. En revanche, il souffre toujours de déficiences dues à l"héritage soviétique et à la période de transition des années 1990, comme le vieillissement du corps enseignant, la part réduite de Masters et de doctorants chez ses diplômés et une faible visibilité internationale. La direction du MISIS en est consciente et souhaite y remédier. Une feuille de route très ambitieuse a ainsi été établie pour l"horizon 2017.

Tatiana Kastouéva-Jean a conclu en rappelant que l"enseignement supérieur russe a connu de nombreuses réformes en peu de temps qui lui ont permis de se redresser après le choc de la disparition de l"URSS. Plusieurs nouveaux modèles sont testés au niveau national ; la distribution des fonds budgétaires sur appels d"offres à réveillé un esprit de compétition. Après avoir délaissé le secteur pendant une longue période, l"Etat russe le réinvestit. La crise financière laisse cependant planer des incertitudes quant à la pérennité de son retour. Néanmoins, les universités de l"Union européenne doivent s"attendre à être de plus en plus sollicitées par les établissements russes pour la création de doubles diplômes et le développement d"échanges entre étudiants et professeurs.

Au cours du débat, une première question a porté sur le salaire moyen d"un professeur d"université. T. Kastouéva-Jean a répondu qu"il s"élevait à 11 000 roubles en moyenne en 2008 , soit près de 245 € par mois, ce qui reste inférieur au salaire moyen dans le pays tous secteurs confondus (17 000 roubles). Cette situation est en partie responsable de la fraude et de la corruption dans l"enseignement qui se sont répandues à travers l"achat des diplômes ou des examens. Ainsi, sur 1 200 personnes condamnées pour corruption en 2008 par la Cour suprême, les enseignants arrivent après les policiers (31 %) et les médecins (20 %), avec 12 % des condamnations.

Sur le plan de la compétitivité internationale de l"ES russe, , elle a indiqué que seules deux universités ont déjà figuré dans les classements mondiaux : la MGU et la SpGU, respectivement autour de la 200è et de la 400è place dans celui de l"université de Shanghai, 155è et 168è dans celui du Times Higher Education. Bien que les Russes estiment que ces classements, qui mettent l"accent sur la qualité de la recherche dans les universités, défavorisent la Russie, ils espèrent y faire entrer quelques universités russes d"ici dix ans.

A l"échelle nationale, Moscou est la ville qui compte le plus d"étudiants et d"établissements, mais le coût des études y est parfois prohibitif. Quant aux élites, elles envoient leurs enfants en formation à l"étranger pour deux raisons : le prestige des diplômes occidentaux et le manque de perspectives claires en Russie.

La question de la faiblesse des échanges entre l"Union européenne et la Russie, qui a occupé une large place dans le débat, peut s"expliquer pour diverses raisons. Si des programmes communs (Erasmus, Tempus, etc.) existent de longue date, ceux-ci se heurtent à la lourdeur administrative en Russie tandis que les Européens ne voient que peu d"intérêt à la création d"un double diplôme. Les étudiants européens se rendent essentiellement en Russie pour des stages linguistiques. Il ne faut pas oublier que la langue russe a subi un fort rejet de la part de ses anciens pays satellites d"Europe centrale et orientale, où son apprentissage était obligatoire. T. Kastouéva-Jean a confirmé ces remarques en se fondant sur son étude sur le MISIS, où seulement deux étudiants français " représentaient " l"Europe, ajoutant que le rejet du russe était également valable dans certains pays de la Communauté des Etats Indépendants (CEI). Cependant, les étudiants de la CEI sont largement majoritaires en Russie par rapport à ceux venant d"autres régions du monde.

Enfin, une nuance a été apportée dans la discussion sur le retour de l"Etat dans l"enseignement supérieur russe, présenté comme un point positif. La nomination des recteurs d"universités par le gouvernement peut être considérée comme un retour au " mode soviétique ", en contradiction avec la logique des réformes entreprises, sensées apporter davantage de liberté.