16
mai
2008
Editoriaux de l'Ifri Chroniques américaines
Anne TOULOUSE

Peut-être un président noir... ? Le poids du facteur racial Chroniques électorales américaines, n° 7, mai 2008

Chroniques électorales américaines 7 (mai 2008)

C'est le soir du 26 janvier 2008, en Caroline du Sud, que la course à l'investiture démocrate a pris un tournant décisif. Dès la fermeture des bureaux de vote, les télévisions ont annoncé que Barack Obama avait gagné avec près de 30 points d'avance sur Hillary Clinton. Dans la salle où il allait prononcer son discours de victoire, une explosion de joie a suivi quelques instants de silence stupéfait. Le public, en grande partie noir, s'est mis à scander It's not about race ("ce n'est pas une question de race"). Et pourtant, le facteur racial venait d'entrer en force dans la campagne. La Caroline du Sud compte 29% d'Afro-Américains, qui représentent plus de la moitié de l'électorat démocrate. Ils se sont inscrits en masse sur les listes et ont voté à 72% en faveur d'Obama. Quatre mois plus tard, dans l'État voisin, en Caroline du Nord, ce dernier a recueilli plus de 90% du vote noir. À contrario, une semaine plus tard, en Virginie occidentale, un État pauvre des Appalaches, Hillary Clinton a recueilli 67% des voix, contre 26% pour Barack Obama. Parmi les électeurs qui n'ont pas voté pour lui dans cet État, un sur deux reconnaît que le facteur racial a joué un rôle. On aurait pu imaginer que cela ne serait pas le cas, dans la mesure où, au début de la campagne, Obama symbolisait, grâce à ses origines biraciales, un candidat qui transcendait les divisions de la société américaine. Son comportement, celui de ses adversaires et celui des électeurs ont érodé cette image.
Il y a dans cette situation une part de fatalité due à histoire tourmentée des relations raciales aux États-Unis. Après avoir analysé les résultats des quatre premiers mois des élections primaires, le Pew Research Center constate: "Il est évident que non seulement la race est un facteur important dans les élections des États américains, mais aussi que son impact dépend de façon substantielle de la composition raciale de ces États'.

 

De la constitution aux droits civiques

Au moment de la naissance des États-Unis, il y avait dans les treize colonies près de 800 000 noirs, dont 700 000 étaient en esclavage. Quatre des pères fondateurs, George Washington, Thomas Jefferson, James Madison et George Mason étaient propriétaires d'esclaves. Lorsqu'il y a quelques années un mouvement a été lancé pour faire disparaître des lieux publics le nom de ceux qui avaient participé à l'esclavage, l'idée a tourné court: il aurait fallu débaptiser un nombre considérable d'écoles, d'universités, de monuments et de villes, à commencer par la capitale des États-Unis. L'opposition entre les États qui pratiquaient l'esclavage et les autres a compliqué la conception et la rédaction de la constitution américaine. Elle ne mentionne pas une seule fois le mot esclave. Le paragraphe traitant d'une question qui a déchiré les États du nord et ceux du sud, l'obligation de restituer les esclaves en fuite, est formulé dans un langage quasi codé : "Nulle personne astreinte à un service ou à un travail en vertu des lois d'un État et s'enfuyant dans un autre, ne pourra invoquer des lois et des règlements de l'État dans lequel elle s'est réfugiée pour se soustraire à ce service ou à ce travail'.

Le mot "esclavage" n'apparaît que 74 ans plus tard, lorsqu'il est aboli par le 13e amendement, en 1865. Les Noirs et toutes les autres personnes de couleur n'auront le doit de vote que 5 ans plus tard, lorsque le 15e amendement est adopté. Tous les citoyens américains ont désormais le droit de vote, à condition qu'ils ne soient pas des citoyennes ! Les femmes n'ont obtenu le droit de vote qu'en 1920, ce qui à l'époque a provoqué des frictions entre les féministes et le mouvement pour la libération des Noirs. Ces derniers temps, lorsqu'une femme et un Noir se disputaient une candidature historique, apparemment au bénéfice du dernier, cette situation a pu être interprétée comme une répétition de l'histoire.

L'accès des gens de couleur au droit de vote coïncide avec une période que l'on appelle "la reconstruction". Après la fin de la guerre civile, les États du sud ont été mis sous tutelle militaire et n'ont pu réintégrer l'Union qu'en renonçant à l'ordre ancien. Tous ceux qui avaient participé à la sécession de la Confédération ont été exclus des postes publics. Lorsque les États ont retrouvé leur indépendance, ils ont été repris en main par les républicains, le parti d'Abraham Lincoln. Sous leur direction, deux sénateurs et 14 représentants noirs ont été élus au congrès des États-Unis.

Ce fut une brève embellie dans le statut des gens de couleur. Vers le milieu des années 1870, la "reconstruction" s'est achevée et les démocrates ont repris le pouvoir. État par État, ils ont institué des lois qui ont fait barrage au vote des gens de couleur, comme l'obligation de savoir lire, de posséder des terres ou de payer des impôts. Des organisations comme le Ku Klux Klan intimidaient au demeurant les électeurs potentiels.

À la même époque ont été instituées les lois sur la ségrégation, entérinées par la Cour suprême en 1896, dans le concept d'une société où les communautés raciales sont "égales mais séparées". L'égalité étant un concept que les dirigeants des États du sud ont interprété à leur manière. Ils ont produit un ensemble de lois discriminatoires, connu sous le nom de Jim Crow; ce terme, qui revient souvent dans le vocabulaire américain, ne désigne pas une personne réelle mais le personnage fictif d'une chanson populaire. "Jim Crow" est le synonyme d'un système de discrimination qui s'exerçait, des aspects les plus fondamentaux aux plus mesquins : interdiction des mariages interraciaux, cabines téléphoniques et toilettes séparées, droit de priorité aux automobilistes blancs sur les automobilistes noirs à un carrefour etc. !

Au milieu des années 1960, les lois sur les droits civiques abolissent toutes les dispositions ségrégationnistes. En 1965, les Federal Voting Rights Laws interdisent toute entrave au droit de vote, et imposent en la matière la suprématie de l'État fédéral sur les États américains. La lutte contre les lois sur les droits civiques a souvent, à cette époque, été déguisée en un conflit entre deux conceptions du fédéralisme, l'une d'elle autorisant les États à faire ce qui leur semblait bon sur leur territoire. Le passage de ces lois au Congrès a donné lieu à des affrontements spectaculaires. Un sénateur de Caroline du Sud, James Strom Thurmond, a battu le record de ce que l'on appelle "filibuster" (parler en séance le plus longtemps possible pour empêcher, ou du moins retarder, le passage d'une loi). Il a tenu 24 heures et 18 minutes dans le débat sur une loi de déségrégation des écoles. Pour rester en séance sans répondre à l'appel de la nature, il était passé au sauna, afin de se déshydrater. À cette époque Thurmond était démocrate. Comme beaucoup d'autres élus de son parti dans le sud, il n'allait pas tarder à passer dans le camp adverse, pour punir les démocrates d'avoir imposé, sous l'impulsion de Lyndon B. Johnson, les lois sur les droits civiques. C'est un président républicain, Richard Nixon, qui a parachevé le dispositif de la réintégration des gens de couleur dans la société américaine, en faisant voter les lois sur l'affirmative action, c'est-à-dire la discrimination positive.

Cette transition a été tumultueuse, dans les esprits, dans la rue, mais aussi sur le plan politique. Jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, le parti des minorités a été le Parti républicain. Condoleezza Rice explique la fidélité de sa famille au Parti républicain par le fait que les démocrates ont refusé d'inscrire son grand-père sur les listes électorales, en Alabama. Dans le nord, où beaucoup d'entre eux avaient émigré, le New Deal de Franklin Roosevelt a commencé à attirer les électeurs noirs vers le Parti démocrate, mais dans le sud c'est le vote des droits civiques qui les a fait changer de camp. Avant le passage des lois de 1965, beaucoup de Noirs ne votaient pas du tout; par exemple dans le Mississippi, seuls 6,7% d'entre eux étaient inscrits sur les listes électorales. 80% des Noirs votent toujours pour le Parti démocrate. La présence d'Obama dans la course va vraisemblablement augmenter ce pourcentage. La candidature historique de Barack Obama Barack Obama est le troisième sénateur noir élu après l'époque de la reconstruction. Il n'est pas le premier candidat noir à la présidence. C'est une femme, Shirley Chisholm qui a ouvert la voie en 1972, une autre femme Carol Moseley-Braun a fait une courte campagne en 2000, Al Sharpton et Jesse L. Jackson se présentent régulièrement. Jesse Jackson est le seul qui, jusqu'à présent, ait pu se prévaloir d'un poids électoral. En 1988, il a recueilli 21% des voix lors des primaires. Mais Obama est le premier candidat considéré comme éligible. Paradoxalement, c'est dans la communauté noire que cette idée a mis le plus longtemps à s'installer. Le poids de l'histoire a ancré dans cette communauté une méfiance chronique à l'égard des institutions et du reste de la société. À tort ou à raison, elle se dit fréquemment disenfranchised, c'est-à-dire privée de ses droits. Il a fallu le succès d'Obama en Iowa, un État ou les minorités sont très peu représentées, pour que les Noirs envisagent le fait que les Blancs puissent voter pour l'un d'entre eux.

Mais ce n'est pas la seule chose qui, dans un premier temps, a suscité leurs réticences à l'égard d'Obama. On a souvent entendu cette remarque, surprenante pour ceux qui ne vivent pas au sein de la société américaine : "Il n'est pas assez noir!". Né d'une mère blanche du Kansas et d'un père Kenyan, Obama aurait pourtant dû incarner l'appellation consacrée d'African American. Mais son problème était, au contraire, de ne pas avoir de racine dans cette communauté noire américaine, avec tout ce qu'elle véhicule dans son inconscient collectif. Il a en partie comblé cette lacune en épousant une noire de Chicago.

Lorsqu'il est devenu "le candidat noir", il a perdu au passage son identité blanche. Aux États-Unis la notion de métis n'existe pas. On est soit dans la communauté noire, soit en dehors. Cette dernière a fait sienne le concept de single drop forgé par l'époque de la ségrégation : "une seule goutte" de sang noir fait de vous un Noir.

Il ne s'agit pas là d'une notion abstraite. La race est omniprésente dans la vie américaine. Elle est mentionnée sur la plupart des documents administratifs où la population se range en quatre catégories : caucasiens, afro-américains, hispaniques ou asiatiques. L'affiliation à l'une de ces communautés définit l'application de l'affirmative action.

Lors de ses débuts sur la scène politique nationale, en 2004, Obama a essayé de sortir de ce cadre. Sa première apparition marquante a été son discours à la Convention démocrate de Boston. Ce jeune politicien, qui n'était pas encore élu sénateur, a tenu la salle en haleine par un discours lyrique exaltant le symbole de sa double appartenance raciale : "Me voici ce soir devant vous, fier de la diversité de mon héritage… avec la conscience que mon histoire s'inscrit dans la dimension de l'histoire américaine et que j'ai une dette envers tous ceux qui m'ont précédé…". Le fil conducteur de son discours était l'Audacity of hope, "l'audace d'espérer", qui allait devenir le titre de son best-seller[1] où il en reproduit des passages, dont cette phrase : "La cupidité des Blancs gouverne un monde dans le besoin". Dans ses mémoires[2] où Barack Obama raconte comment ce discours l'émeut aux larmes et cristallise son sentiment d'appartenance à la communauté noire.

Mais l'ironie de la situation est que cette expression était empruntée à un homme qui, plus tard, a mis en péril sa candidature, le révérend Jeremiah Wright, rencontré vingt ans auparavant à Chicago, alors qu'Obama était travailleur social dans un quartier noir. Wright est devenu un mentor et un ami, l'a marié et a baptisé ses enfants. Un journaliste de la chaîne ABC a eu l'idée d'acheter la collection complète des sermons de Wright, qui étaient enregistrés et vendus par son Église. Il y a trouvé des déclarations qui, diffusées en continu sur les chaînes de télévision, ont stupéfié une partie de l'Amérique. Outre sa dénonciation récurrente d'un monde dirigé par les Blancs, il a affirmé au lendemain des attentats du 11 septembre que les États-Unis "récoltaient ce qu'ils [avaient] semé" et suggéré de remplacer la formule God bless America, "Dieu bénisse les États-Unis", par "Dieu maudisse les États-Unis". Barack Obama a perdu un mois de campagne électorale à se dépêtrer de cette affaire.

Le 18 mars, il a prononcé un discours dans lequel, avec son éloquence légendaire, il est allé au cœur du non-dit qui stagne dans les rapports raciaux de la société américaine. Il a évoqué, notamment, la colère rentrée des gens simples: du côté des Noirs, "le souvenir des humiliations, des doutes et des peurs ne s'est pas effacé, pas plus que la colère et l'amertume du passé…", du côté des Blancs, le ressentiment "...quand ils voient un Afro-Américain bénéficier d'une priorité pour un bon emploi, ou une place dans une bonne université, en raison d'une injustice qu'ils n'ont pas eux-mêmes commise !'

Ce discours a été applaudi pour sa force intellectuelle. Sur le plan pratique, il est difficile d'évaluer quelles vannes ont été ouvertes par l'affaire du pasteur Wright. Dans les semaines qui ont suivi, une partie des inhibitions sur le discours racial ont semblé être levées. Comme s'ils avaient été libérés par la publication des propos incendiaires d'un pasteur noir et l'affirmation que ce discours était banal dans sa communauté, des électeurs blancs se sont sentis autorisés à dire ouvertement qu'ils ne voteraient pas pour Barack Obama à cause de ses origines. Ce phénomène a été particulièrement flagrant en Virginie occidentale, l'une des dernières étapes des primaires. Hillary Clinton semble avoir elle-même attisé le feu en rendant hommage "aux électeurs blancs, qui sont travailleurs".

Dans le duel Clinton-Obama, bien que les deux camps s'en défendent, la carte raciale a souvent été l'ultime argument électoral. Au début du mois de janvier, la campagne Obama est tombée à bras raccourcis sur Hillary Clinton lorsqu'elle a déclaré que, sans l'action politique du président Lyndon Johnson, le rêve de Martin Luther King serait resté lettre morte. En pleine bataille pour la Caroline du Sud, le camp Clinton a répliqué en insinuant que Barack Obama était un candidat communautaire, isolé du courant principal de la société américaine. L'ultime ironie est que le principal artisan de cette campagne, Bill Clinton, était lui-même décrit par l'écrivain Tony Morrison comme "le premier président noir américain".

 

Des préjugés difficiles à cerner

Cette campagne où pour la première fois un Noir a une chance de devenir président des États-Unis a un caractère tellement exceptionnel qu'il brouille les analyses classiques des comportements électoraux américains. La montée en flèche de Barack Obama n'est, de toute évidence, pas due à la seule communauté noire, qui représente moins de 13% de la population américaine. Ce candidat a derrière lui la frange la plus éduquée et socialement favorisée du Parti démocrate, mais aussi les jeunes. Cela semble indiquer qu'une nouvelle génération, née 20 ans après la fin de la ségrégation, est libérée de ce passé, ou du moins souhaite tourner la page. Dans leur ensemble, les jeunes Américains blancs et noirs des classes modestes ou moyennes ont peu de contacts entre eux, bien souvent ils ne fréquentent pas les mêmes écoles, les mêmes quartiers, les mêmes églises. Les grands lieux de brassage sont l'université et l'armée et ce n'est pas un hasard si Barack Obama est plébiscité par les étudiants et les jeunes soldats engagés en service actif.

S'il est facile d'analyser les motivations de ceux qui soutiennent un candidat noir, il est difficile de savoir pourquoi d'autres ne le soutiennent pas. Il est probable que la plupart d'entre eux ne sont tout simplement pas d'accord avec son programme ou ses actions politiques. Si le motif est plus subjectif, il y a de grands risques qu'il ne sorte pas dans les sondages. Au début de la campagne, les sondages montraient qu'être mormon, comme Willard Mitt Romney, ou divorcé deux fois, comme Rudy Giuliani, était un plus grand handicap que d'être noir. Quatre mois plus tard, un sondage réalisé en Caroline du Nord fait apparaître une plus grande complexité. Interrogés sur la particularité des trois candidats encore dans la course, la race pour Barack Obama, le genre pour Hillary Clinton et l'âge pour John McCain, les électeurs répondent à 91% que, pour eux, la race n'a pas d'importance, contre 77% sur le fait d'être une femme et 63% pour l'âge. Les réponses sont différentes lorsqu'on leur demande si ces facteurs affectent le vote des gens qu'ils connaissent: seuls 54% considèrent alors le facteur racial comme négligeable, 63% pour le genre et 44% pour l'âge. Cette comparaison montre, si l'on en doutait, que les électeurs admettent plus volontiers l'existence de préjugés s'ils sont attribués à d'autres…

Les sondeurs américains connaissent bien ce phénomène, qui a même un nom: "l'effet Bradley", constaté lors de l'élection du gouverneur de Californie en 1982. Les instituts de sondage prévoyaient la large victoire du candidat noir, Tom Bradley, qui a finalement perdu. Ils en ont conclu que les intentions de vote en faveur d'un candidat noir étaient systématiquement surestimées. Mais à la grande surprise des politologues, "l'effet Bradley" a cessé de fonctionner comme une horloge lors des primaires de 2008. Vérifié dans les États avec une faible population noire, il s'est en revanche inversé dans les États du sud comme les Caroline, la Géorgie, l'Alabama ou le Mississippi. Autrement dit, les intentions de vote pour Barack Obama ont été sous-estimées. Ce qui indique que les Noirs, tout comme les Blancs, ont tendance à dissimuler un vote quand il pourrait indiquer une préférence raciale.


[1] B. Obama, The Audacity of Hope: Thoughts on Reclaiming the American Dream, Three Rivers Press, 2006. [2] B. Obama, Dreams from My Father: A Story of Race and Inheritance, Three Rivers Press, 1995, (2008 pour la traduction française).