Publié le 10/11/2016

Thierry de MONTBRIAL, interview parue dans L'Echo. Propos recueillis par Serge Vandaele

"Dans les mois qui viennent, on s'apercevra que Trump ne correspond pas à sa caricature. "L'élection de Trump va clairement encourager les mouvements populistes européens à court terme. "Brexit et Trump doivent nous pousser à reprendre au plus vite la construction européenne."

Docteur en économie de l'Université de Berkeley, Thierry de Montbrial préside l'Institut français des relations internationales (Ifri), qu'il a fondé en 1979. Pour lui, l'élection de Trump va dans un premier temps donner des ailes aux mouvements populistes européens mais l'on va vite s'apercevoir, dans les mois qui viennent, que Trump ne correspond pas à sa caricature.

Avec l'élection de Trump, peut-on dire que les Etats-Unis ont cédé au populisme ?

Je me méfie des mots. Populisme est un mot où chacun entend un peu ce qu'il veut. Des deux côtés de l'Atlantique, les observateurs ont, en réalité, considérablement sous-estimé depuis des mois les transformations sociétales profondes qui se font jour aux Etats-Unis, en particulier le rejet croissant des classes dirigeantes.

Tout le monde l'a déjà oublié mais c'était déjà l'enjeu principal de la confrontation lors des primaires entre Bernie Sanders et Hillary Clinton. Sanders, qui a surpris par sa popularité, était, de fait, le candidat anti-élite du parti démocrate. Ce rejet des élites n'est donc pas propre au parti républicain. Il est ancré de manière profonde dans la société américaine. Et je pense que ces changements, cette évolution sociétale, qui se matérialise aujourd'hui avec l'élection de Trump, va se poursuivre l'espace d'une génération au moins car elle est concomitante avec les transformations démographiques de la société américaine, où il y aura à l'avenir de moins en moins de blancs au profit des noirs, des hispaniques ou des asiatiques.

Ce rejet des classes politiques traditionnelles, c'est tout de même le propre des discours populistes, non ?

Je n'en suis pas sûr car alors il faudrait mettre dans le même panier un Trump, une Le Pen, un Orban ou encore le président polonais actuel... Or, ces personnalités ne sont certainement pas populistes de la même manière, elles ont toutes leurs spécificités. Les situations sont très différentes d'un pays à l'autre. Trump a d'abord remporté cette élection sur le rejet de la classe de privilégiés qui dirige le pays. À cet égard, le couple Clinton était devenu une caricature. Cette élection est venue rappeler que Washington n'est pas les Etats-Unis.

J'observe aussi qu'il y a un phénomène qui se retrouve ponctuellement dans l'histoire des Etats-Unis, qui est celui d'une tendance au repli. Le premier discours de Trump - qui était excellent parce qu'il a prononcé les paroles qu'il fallait -, a d'ailleurs tout de suite mis l'accent sur les problèmes intérieurs du pays, les infrastructures, etc. Ce repli sur soi se sentait aussi dans ce que scandaient les gens qui écoutaient Trump. Ils ne criaient pas "Trump" mais "USA". Cette tendance au repli que l'on observe un peu partout ne relève pas à proprement parler du populisme mais plutôt de l'exaltation du sentiment national. Ce n'est pas du "nationalisme" qui est le rejet des autres, c'est plus subtil que ça.

Pensez-vous que la victoire de Trump va donner de l'élan aux autres mouvements populistes présents en Europe ? Les Podemos, 5 Stelle et autres FN ?

Le rejet des élites, à savoir cette idée ressentie qu'un petit nombre de personnes fait de la politique dans le dos des autres, est un facteur commun au populisme. Il se vérifie un peu partout dans la plupart des démocraties libérales et il est vrai que l'on assiste à une montée des démocraties illibérales. Pas seulement en Europe mais dans le reste du monde comme en Turquie ou en Russie. L'élection de Trump va clairement encourager les mouvements populistes européens à court terme. Mais je suis prêt à parier que dans les mois qui viennent on s'apercevra que Trump ne correspond pas à sa caricature, qu'il n'est pas un président réductible à une figure "populiste" européenne.

... Autrement dit que le président Trump sera beaucoup plus nuancé que le candidat Trump ?

Oui, certainement. La campagne électorale a été extraordinairement violente et faites de coups bas mais cela ne veut pas forcément dire qu'une fois élu, le président Trump poursuivra sur cette même ligne. Au contraire, son premier discours montre qu'il va très probablement changer de registre. On verra déjà, je crois, au fil des semaines qui nous séparent de son investiture, que l'on a affaire à un nouveau Trump.

Assiste-t-on à une contestation généralisée de nos systèmes politiques et de leurs déficiences, que ce soit aux Etats-Unis ou en Europe ?

Je dirais plutôt une contestation généralisée des modes de fonctionnement des démocraties libérales. Mais il y a aussi des exceptions comme l'Allemagne. Merkel reste une personnalité politique respectée mais c'est vrai qu'il y en a de moins en moins au sein des démocraties libérales, ce qui est profondément inquiétant.

On est donc sur une pente dangereuse ?

Oui, c'est bien pour ça que si les gouvernements européens veulent éviter le glissement vers des démocraties "populistes" voire autoritaires, puisque l'on constate aussi une sympathie qui s'accroît à l'égard d'un certain autoritarisme, il est indispensable que les partis politiques attachés aux valeurs démocratiques se montrent dignes dans leur manière de gouverner et vis-à-vis des valeurs qu'ils proclament. C'est ça l'enjeu de demain.

Se montrer digne... ?

Je veux dire par là commencer à gouverner vraiment en témoignant d'une vision claire des politiques à mener pour l'intérêt général du pays, oser les réformes qui doivent être faites depuis des décennies dans certains pays et que les politiques se comportent de manière respectable dans l'exercice de leurs fonctions. C'est comme cela seulement qu'ils parviendront à susciter le respect et l'adhésion.

Le point commun du populisme aux Etats-Unis et Europe, c'est cette volonté affichée de vouloir et pouvoir décider par soi-même par rapport à la domination réelle ou supposée de Wall Street, de l'Union européenne, des élites etc.

Oui, sauf que décider pas soi-même relève du mythe. Dire que c'est au peuple qu'il revient de décider, c'est typiquement le vocabulaire du populisme. En réalité, la démocratie, quand elle fonctionne bien, met en place les procédures pour déterminer des gouvernements qui, eux, vont prendre les décisions. Le rejet des élites auquel on assiste trahit le sentiment que le pouvoir de désigner des gouvernants est désormais confisqué par une classe de rentiers qui, quel que soit le résultat des votes, finira toujours par se partager le pouvoir. C'est évidemment caricatural mais c'est ainsi que c'est ressenti en Europe comme aux Etats-Unis.

Ce sentiment qu'Hillary Clinton était au coeur de ce dispositif captif, qu'elle appartient en quelque sorte à une "super-classe" qui a tous les droits, y compris celui de ne pas respecter les règles du jeu, c'est cela qui a été fondamentalement rejeté. Du coup, je ne serais pas étonné de voir des nouvelles têtes émerger dans la sélection des innombrables postes à pourvoir, même si il y aura aussi, quasi à coup sûr, des élites pourtant dénoncées.

Quelque part vous êtes donc plutôt confiant à l'égard de ce mandat qui s'annonce alors que beaucoup de scénarios catastrophes continuent de circuler à propos de Trump ?

Je n'exclus en tout cas pas que cela puisse se passer relativement bien.

Et nous autres Européens, comment devons-nous "gérer" l'arrivée de Trump au pouvoir ?

Nous devons en priorité cesser de croire que nous serons indéfiniment protégés par les Américains. Cette époque est révolue. C'est F-I-N-I. Prenez les Polonais, qui méprisent leurs partenaires européens et qui comptent sur les Etats-Unis pour résoudre leurs problèmes vis-à-vis de la Russie, de l'Ukraine etc. Ils font fausse route. Il faut que l'on comprenne qu'il n'y a pas d'autres voies pour éviter le retour des malheurs en Europe que la poursuite de la construction européenne.

Brexit et Trump doivent nous pousser à reprendre au plus vite cette construction en corrigeant un certain nombre d'erreurs commises, en réglant une série de problèmes comme Schengen, par exemple, qui n'a pas été appliqué et en nous débarrassant des excès de la technocratie bruxelloise. Je le répète: cette construction européenne est vitale pour que l'Europe continue d'être une zone de paix et de prospérité, ce qui n'est pas du tout acquis si l'on ne resserre pas vite les rangs.

Voir l'interview sur le site de l'ECHO [1]