Publié le 25/06/2018
Istanbul,Turkey- June 11,2018: Ahead of Early Presidential and Parliamentary Elections

Dorothée SCHMID, tribune parue dans Le Monde.

Dorothée Schmid, directrice du programme Turquie contemporaine à l'Ifri, avertit Turcs et Européens dans une tribune au « Monde » : « La Turquie ne sortira du cycle de violence qui s’est enclenché depuis quelques années que par la violence. »

Dimanche 24 juin, les électeurs se sont une nouvelle fois rendus aux urnes en Turquie pour des élections dominées par le Parti de la justice et du développement (AKP, islamo-conservateur). Il s’agissait cette fois de scrutins présidentiel et législatifs combinés, autrement dit une montée en puissance de l’outil électoral utilisé depuis 2002 par Recep Tayyip Erdogan comme le baromètre absolu de sa popularité.

Comme s’il fallait forcer le destin, dramatiser l’enjeu et guider la main des électeurs vers le résultat éternellement souhaité, puisque le baromètre est de toute façon fixé sur « beau temps ». Ainsi, lorsque l’AKP a perdu sa majorité au Parlement, en juin 2015, l’échec des négociations de coalition pour former un gouvernement a permis de rejouer le scrutin en novembre et d’obtenir le score désiré.

Pour la première fois Erdogan avait été mis en danger politiquement, et s’en était sorti de façon formellement légale. Le référendum constitutionnel tenu un an plus tard a donné lieu à de fortes rumeurs de fraudes. Celles-ci étaient jusqu’à présent considérées comme marginales en Turquie. L’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe), qui a, avec d’autres organisations, de nouveau envoyé une escouade d’observateurs en Turquie, souligne pourtant désormais régulièrement l’absence d’équité des campagnes et la multiplication des incidents lors des votes.

Toile de fond chaotique

Les mauvaises habitudes sont prises et le climat d’exception actuel ne peut que les renforcer. La Turquie vit sous état d’urgence depuis la tentative de coup d’Etat de juillet 2016, ce qui donne pratiquement tout pouvoir aux autorités pour peser sur la campagne. Le scrutin a été très largement anticipé pour choisir le moment le plus favorable à l’AKP et empêcher une opposition structurellement faible de se mettre en ordre de bataille.

Le contexte intérieur reste extrêmement tendu depuis la tentative de putsch qui a donné lieu à des purges massives, entraînant en prison ou laissant sur le carreau des dizaines de milliers de personnes. Une crise économique se dessine, dans un pays qui a vécu à crédit pendant des années. La reprise des affrontements entre les Kurdes du PKK et l’Etat turc isole l’est du pays, où les votes sont traditionnellement tendus.

La pression extérieure est aussi très forte, la Turquie se retrouvant au centre d’une zone de crise, au contact de la mer Noire, du Caucase et du Moyen-Orient. Les effets du conflit en Syrie voisine (900 km de frontière commune) sont immédiats : plus de trois millions de réfugiés syriens en Turquie, deux opérations militaires terrestres déjà conduites par l’armée turque en territoire syrien, dont elle occupe désormais des portions entières, tout en bombardant des positions du PKK en Irak.

Il faut se résoudre à ce résultat que la presse et les commentateurs occidentaux ne voulaient pas, dans leur très grande majorité, voir se matérialiser. Tablant sur la colère d’une opposition qui s’est en effet montrée plus combative et plus créative que d’habitude, les tenants de l’alternance promettaient à Erdoğan de grandes difficultés. Il les a surmontées comme toujours.Cette toile de fond particulièrement chaotique sert une fois de plus de décor à une victoire électorale pour Tayyip Erdogan. Victoire au premier tour de la présidentielle – c’est déjà la deuxième fois. Majorité assurée à l’Assemblée si se maintient l’alliance formée avec les nationalistes du MHP, parti donné pour mort et qui est le gagnant provisoire de l’opération. Un Parlement de toute façon castré par la réforme constitutionnelle, qui assure une extrême présidentialisation du régime.

Un pays sous pression

Depuis 2016, Erdogan reproche systématiquement aux Européens leur manque d’empathie pour la Turquie. Il souligne ici un point essentiel : la déconnexion de plus en plus radicale entre deux mondes. La Turquie s’isole, et les Européens ne la voient plus telle qu’elle est. L’élection a été suivie et commentée comme si son issue était ouverte, ce qui dénotait une confiance excessive dans les ressorts d’une démocratie repeinte aux couleurs d’un caudillisme oriental.

La Turquie d’aujourd’hui est un pays sous pression, où règne la peur – pour les opposants, la peur d’être sanctionné pour leurs opinions ; pour les AKPistes, la peur d’être chassés du pouvoir et de subir la vengeance de leurs adversaires. Un pays où la peur caricature l’expression politique, en la ramenant vers l’affrontement physique – les incidents ont été nombreux pendant la campagne. Mais c’est aussi un pays où le chef de l’Etat, honni de la grande majorité de ses pairs européens, jouit d’une extrême popularité auprès d’une grande partie de la population.

Les nombreux supporteurs d’Erdogan sont satisfaits du mélange de paternalisme, de clientélisme et de nationalisme outrancier qui leur offre un cocon provisoire. Une dérive qui ne nous est pas inconnue en Europe : la montée dans nos rangs des partis populistes et de la droite extrême, la banalisation contestataire du politique, ramené à une pratique sociale vulgaire n’admettant aucune compétence particulière, nous empêchera désormais chaque jour un peu plus de prendre la mesure du drame qui se joue en Turquie.

Une violence sociale de plus en plus élevée

La face obscure du régime plébiscitaire offensif mis en place par l’AKP est une violence sociale constante et de plus en plus élevée. Nous en avons eu un aperçu à travers les incidents impliquant la diaspora turque dans plusieurs pays de l’Union européenne (UE), y compris en France. La culture du rapport de forces, qui est la méthode de gouvernement de Tayyip Erdogan, ouvre la voie à toujours plus de violences à l’avenir.

Le raïs Erdogan avait annoncé une possible sortie de l’état d’urgence après les élections. Elle ne sera possible que s’il est sûr d’avoir retrouvé une vraie prise sur le pays, comme il le résume lui-même : « Avec le nouveau système présidentiel, le pays sera fermement gouverné. » Et seule une montée aux extrêmes de la violence pourrait maintenant ébranler la position dominante de l’AKP. Elle viendra du PKK, d’islamistes plus islamistes qu’Erdoğan, d’une faction toujours mécontente de l’armée, ou même de l’intérieur de l’AKP lui-même, où le malaise grandit.

La Turquie ne sortira du cycle de violence folle qui s’est enclenché depuis quelques années que par la violence. Et les Européens, eux-mêmes travaillés par leurs extrêmes, devraient prendre la contagion de cette violence très au sérieux.

 

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