Publié le 28/05/2019

Thomas GOMART, interview parue dans Paris Normandie. Propos recueillis par Samuerl Ribot

Directeur de l’Institut français des relations internationales (Ifri), l’historien Thomas Gomart analyse les conséquences de la nouvelle composition du Parlement européen sur nos relations avec la Chine, la Russie et les États-Unis.

Comment analysez-vous ce résultat sur le plan européen ?

« On assiste comme on pouvait s’y attendre à une consolidation des forces nationalistes, notamment en France et, de manière spectaculaire, en Italie. Simultanément, et de manière plus inattendue, il y a un fort mouvement écologiste. Mathématiquement, la force politique qui arriverait à terme à capter ces deux tendances pourrait devenir majoritaire. Mais, actuellement, la sociologie de ces deux électorats est si différente que cela paraît très difficile à imaginer. En revanche ces deux poussées ont des conséquences fortes sur le positionnement international de l’Union européenne, avec une volonté d’un plus grand contrôle des frontières d’un côté, et un désir de changer la gouvernance internationale de l’autre. »

Comment les nouveaux équilibres vont-ils se mettre en place au sein du parlement ?

« On passe de deux forces principales à quatre. Il va donc falloir trouver de nouvelles combinaisons entre ces parties, ce qui va encore compliquer notre positionnement par rapport au reste du monde. Ces difficultés d’ordre institutionnel ne sont donc pas une bonne nouvelle pour l’expression de l’Europe dans le monde. »

Les partis nationalistes peuvent potentiellement constituer un groupe important. Cela est-il envisageable ?

« Je ne crois pas. Au contraire, le mythe de l’internationale des nationalismes va s’effondrer. C’est déjà une contradiction évidente dans les termes, mais cela va être renforcé par le fait que chacune de ces formations nationalistes va vouloir placer ses intérêts au premier rang. J’ajoute que le rapport à la Russie complique encore cette hypothétique union. Entre la vision romantique de la Russie cultivée par le Rassemblement national et la volonté de Mateo Salvini de lever les sanctions contre la Russie d’une part, et l’opposition frontale et catégorique du PIS polonais face au voisin russe d’autre part, il n’y a aucune position commune envisageable. »

Justement, comment peuvent évoluer les rapports entre l’Europe et la Russie ?

« La poussée écologiste va renforcer le discours politique critique vis-à-vis de la Russie, où par ailleurs l’horizon politique est extrêmement brouillé puisque les Russes sont incapables de parler de l’après-2024, c’est-à-dire l’après-Poutine. C’est dans ce contexte particulièrement flou que le Parlement européen va devoir repenser sa relation avec la Russie. »

Qu’en est-il de nos rapports avec les États-Unis ?

« Sur les plans économique et commercial, les États-Unis jugeront en grande partie les Européens à l’aune de leurs prises de position par rapport à la Chine. Ils devraient être rassurés par le fait que, malgré les nouveaux équilibres au Parlement, les grands partis restent majoritairement libre-échangistes et donc favorables aux grands accords commerciaux. Mais les Européens ont aussi une relation avec les Américains dans le cadre de l’Otan, avec de nombreux pays européens qui ont choisi de déléguer leur défense aux États-Unis. Or, Donald Trump veut que ces pays augmentent significativement leur contribution au budget de l’Otan, et il n’hésitera pas à en faire un argument sur le plan des échanges commerciaux. »

Comment la Chine va-t-elle appréhender cette nouvelle donne européenne ?

« La Chine encourage l’Union européenne à être un acteur de poids sur la scène internationale pour plusieurs raisons : d’abord parce qu’il s’agit pour elle du premier marché mondial, et ensuite parce que l’Europe lui est utile dans le jeu d’équilibre qu’elle mène avec les États-Unis. En d’autres termes, l’Europe a une réelle valeur politique pour Pékin. Parallèlement toutefois, elle souhaite pouvoir travailler avec une Europe segmentée, comme elle le fait à travers les réunions du groupe dit « 16 + 1 », qui réunit la Chine et les pays d’Europe centrale et orientale, ou encore à travers l’accord qu’elle a conclu avec l’Italie dans le cadre des nouvelles routes de la soie. On regarde beaucoup ce que fait la Russie avec l’Europe, mais on devrait surtout s’intéresser à l’action de la Chine. »

 

(*) – « L’affolement du monde », par Thomas Gomart, éditions Tallandier, 320 pages, 20,50 €.