Publié le 06/06/2019

Marc-Antoine EYL-MAZZEGA, article paru dans La Tribune  

Les efforts actuels en matière de transition énergétique sont insuffisants, ce qui a pour effet de renforcer les coûts d'une action ultérieure et d'en limiter l'efficacité. La menace d'une transition chère, inégalitaire, inefficace et qui profite à nos rivaux hors de l'Europe, sans compter que cette transition clive et renforce la désintégration de l'Europe est à prendre au sérieux. Car ce n'est pas seulement le climat et la biodiversité qu'il faut préserver, mais aussi notre stabilité gage de prospérité, de souveraineté et de cohésion.

Alors que les émissions globales de CO2 ont connu une troisième année de hausse consécutive en 2018, un scénario noir de la transition énergétique nous menace. A l'étranger, le Brésil, qui souhaite adhérer à l'OCDE, accélère sa déforestation. Trump a une stratégie d'obstruction qui pèse lourd dans la gouvernance du climat. La Chine pourrait renoncer à élever ses ambitions dans un contexte de guerre commerciale et de retrait américain de l'accord de Paris. L'Inde exclut toutes mesures environnementales qui viendraient contraindre sa trajectoire de développement. Les investissements dans le charbon dans le monde se poursuivent, financés par la Chine et des banques des pays de l'OCDE : l'équivalent de trois fois la capacité installée aux États-Unis est en projet. Le plus grand projet d'investissement du siècle, les Routes de la Soie, est tout sauf durable.

Dans les grands pays émergents, s'il faut saluer les avancées majeures dans la dépollution des villes, le climat est une préoccupation secondaire tandis que la climatisation inefficiente améliore le confort de vie et de travail. Les investissements dans les énergies renouvelables (ENR) y sont élevés mais très insuffisants par rapport au dynamisme de la demande d'électricité : ils n'enrayent pas la hausse des émissions de CO2 et à l'exception de l'Europe et des États-Unis, ne se substituent pas au charbon. Hormis la Chine, les efforts pour l'efficacité énergétique y sont embryonnaires, tandis que les subventions aux énergies fossiles demeurent très élevées. Déjà durement frappée par le changement climatique et la perte de biodiversité, l'Afrique sub-saharienne ne décolle pas dans l'accès à l'électricité durable et le déploiement du solaire y est très insuffisant. Une déflagration au Moyen-Orient ferait bondir les prix du pétrole et ralentirait la croissance économique et les émissions de CO2 mais ferait dérailler le mouvement de transition. Les Etats producteurs s'armeront davantage au lieu de diversifier leurs mix énergétiques et réduire leurs subventions aux énergies fossiles.
 

La drôle de guerre des Européens

Les Etats européens pourraient emprunter à bas coût pour financer un effort massif de décarbonation mais les logiques de court-terme s'imposent. Les résistances sociétales aux ENR se renforcent. Tandis que leurs coûts de déploiement continuent de baisser, les obstacles et coûts de connexion et d'intégration se multiplient. Il y a un déficit de vision stratégique de cette transition en terme de chaîne de valeur et d'emplois, alors que deux autres menaces sociales pointent : la restructuration du secteur automobile liée à la mobilité propre et autonome ; et le déploiement de l'intelligence artificielle, dont les brevets sont essentiellement chinois. L'alliance européenne des batteries progresse, mais reste insuffisante. Il manque également une stratégie pour mettre en œuvre une fiscalité du carbone efficace, transparente et redistributive qui incite les comportements vertueux, sans pénaliser ceux qui ne disposent pas d'alternative. La sortie amorcée du charbon comporte des risques sociaux et d'approvisionnement et ne concerne que 50% des capacités installées en 2030. Le gaz naturel doit être dépolitisé, abondant, sûr et peu cher ces dix prochaines années, or Russes et Américains font planer de nouveaux risques. Tandis que la Chine, la Russie et les Etats-Unis ont une stratégie forte pour le nucléaire civil, notamment sur les petits réacteurs modulaires, nous sommes divisés sur ses opportunités et négligeons ses avantages technologiques et climatiques. Enfin, l'Union de l'énergie n'est pas adaptée aux défis d'une décarbonation profonde.

La menace est celle d'une transition chère, inégalitaire, inefficace et qui profite à nos rivaux. C'est aussi une transition qui clive et renforce la désintégration de l'Europe.
 

La nécessité d'une mobilisation générale

L'Union européenne doit savoir où elle va : cela implique une vision claire et consensuelle de l'objectif de décarbonation à l'horizon 2050 car les cycles industriels l'imposent. Un budget renforcé et un plan d'investissement massif pour la transition énergétique sont possibles : les 25 % actuels envisagés pour la période 2021-2027 ne suffisent pas. Les chaînes de valeur des technologies bas carbone doivent être soutenues et protégées : métaux critiques, recyclage, nucléaire, éolien, photovoltaïque avancé, hydrogène, systèmes de stockage de l'électricité, systèmes numériques et cyber, gaz renouvelables, mobilité propre, capture et réutilisation du CO2 et biomasse. Le dogme de la libéralisation doit évoluer pour donner les bons signaux aux investissements bas carbone nécessaires, sans préjugés technologiques.

 

La création d'une Agence européenne de la transition énergétique apporterait l'expertise et une capacité d'expérimentation dans tous les domaines pour intégrer l'industrie, le transport et l'agriculture aux efforts de décarbonation, pour soutenir les efforts d'innovation à grande échelle (programme HorizonEurope, Innovation Fund) ainsi que pour renforcer la coordination régionale et territoriales des acteurs publics et privés et développer l'économie circulaire. Il faudrait redoubler d'efforts pour améliorer l'efficacité énergétique du secteur résidentiel et inscrire la cohésion territoriale et sociale au cœur des stratégies énergétiques.

Enfin, le verdissement de la finance ne doit pas être un slogan, mais devenir rapidement une réalité.

A l'extérieur, l'UE doit faire preuve de puissance, en suscitant un effet d'entrainement dès la COP25 pour le renforcement des ambitions climatiques des grands émetteurs. En exerçant une pression maximale, notamment via la politique commerciale, sur les pays récalcitrants, elle peut aussi récompenser les vertueux en offrant des partenariats resserrés. Les importations de biens dans l'UE ne doivent pas échapper au renforcement de la fiscalité carbone et les appels d'offres publics doivent intégrer des critères carbone. Il est urgent de renforcer les efforts pour changer d'échelle dans l'électrification durable de l'Afrique sub-saharienne et y mettre en œuvre une stratégie d'adaptation au changement climatique et de préservation de la biodiversité. L'UE devrait aussi soutenir les villes asphyxiées dans les pays émergents en leur donnant l'expertise et la capacité de se transformer durablement, via un nouvel organisme multilatéral d'expertise et de financement.

De nombreux pays émergents sont en situation d'urgence électrique : l'UE peut coordonner des efforts pour leur apporter des solutions intégrées, côté offre et demande et qui soient des alternatives au charbon et au pétrole pour l'électricité, en permettent de passer les pointes.

Les efforts actuels sont insuffisants et renforceront les coûts d'une action ultérieure et en limiteront l'efficacité. Nos entreprises perdront des opportunités immenses et l'emploi européen s'effritera.

  • Ce n'est pas seulement le climat et la biodiversité qu'il faut ainsi préserver, c'est notre stabilité mais aussi prospérité, souveraineté et cohésion.

 __________

* Par Marc-Antoine Eyl-Mazzega, directeur, Centre Energie de l'Ifri. Auteur de La dimension stratégique de la transition énergétique. Défis et réponses pour la France, l'Allemagne et l'Union européenne [1], Etude de l'Ifri, avril 2019

 

> Voir l'article sur le site de La Tribune [2]