Publié le 02/07/2019

Olivier APPERT, cité par Nabil Wakim dans Le Monde

Le cartel des pays exportateurs de pétrole, l’OPEP, et son allié russe, devaient reconduire mardi leurs réductions de production pour éviter une baisse des cours. A quel point faut-il croire Donald Trump ? Traders et dirigeants des pays producteurs de pétrole peuvent encore se gratter la tête, tant les virages du président américain donnent la migraine au marché des hydrocarbures.

Pour tenter de stabiliser un prix du baril de plus en plus volatil, les pays de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) ont décidé, lundi 1er juillet, de prolonger les baisses de production en vigueur, bon gré mal gré, depuis 2016, pour éviter une baisse des cours.

Mardi, celui-ci semblait se stabiliser à environ 65 dollars, après avoir passé plusieurs jours autour de 60 dollars. Depuis un an, il connaît une volatilité importante, qui se traduit par un mouvement de yo-yo incessant entre 55 dollars et 85 dollars, avec, parfois, des corrections brutales.

Par ses choix économiques et géopolitiques, le président américain joue un rôle dans cette situation confuse. 

  • « Il y a deux effets majeurs contradictoires dus à Donald Trump », explique Olivier Appert, conseiller au centre Energie de l’Institut français des relations internationales (IFRI), « d’une part, le spectre d’une guerre commerciale avec la Chine, et d’autre part le risque d’une guerre en Iran ».

Tensions autour du détroit d’Ormuz

Depuis plusieurs semaines, l’absence d’accord entre les Etats-Unis et la Chine dans la bataille commerciale lancée par le président américain fait peser des incertitudes sur la croissance de la Chine. Or ce pays, a lui seul, représente une très grande part de la progression de la demande du marché des hydrocarbures : si son économie ralentit, ses importations de pétrole aussi, et l’impact sur les cours s’en est ressenti ces dernières semaines.

Dimanche, depuis le sommet du G20 d’Osaka (Japon), Donald Trump a annoncé une reprise des négociations avec Pékin. « Le pessimisme extrême sur la demande a un peu baissé, il y a la perception que les Américains et les Chinois ne veulent pas l’affrontement », analyse Roger Diwan, vice-président de IHS Markit.

Le message conciliant du président américain est-il suffisant pour rassurer les acteurs du marché ? Rien n’est aussi simple, au royaume du pétrole. Un autre pan de la politique de Donald Trump suscite aussi des doutes : la montée des tensions vis-à-vis de l’Iran. Après avoir déchiré, contre l’avis des Européens, l’accord sur le nucléaire iranien, le président américain a progressivement mis en place des sanctions très dures.

Depuis mai, les incidents dans la région stratégique du Golfe se sont multipliés. Mi-juin, plusieurs tankers ont été pris pour cible dans le golfe d’Oman, face à l’Iran. Washington a rapidement accusé Téhéran de ces attaques. Une semaine plus tard, un drone sans pilote américain a été abattu par un missile iranien, dans des circonstances confuses.

Or le détroit d’Ormuz est un passage crucial, puisque plus de 20 % du pétrole mondial circule par cette bande maritime d’une quarantaine de kilomètres. Tout blocage, même partiel, pourrait entraîner les prix à la hausse – même si pour l’instant la remontée des prix est restée relativement contenue. Quant au scénario d’un affrontement, même indirect, entre Washington et Téhéran, il pourrait faire s’envoler d’un coup les cours du baril et provoquer une crise mondiale.

Un autre pays membre de l’OPEP voit lui aussi sa production et ses exportations baisser à toute vitesse : le Venezuela, en pleine déroute économique et politique, et lui aussi soumis à des sanctions pétrolières américaines.

L’offre risque d’être trop abondante

C’est dans ce contexte que les pays de l’OPEP se sont réunis à Vienne, lundi et mardi, pour définir leur stratégie. Mais avant même l’ouverture des discussions, l’Arabie saoudite, qui dirige de fait le cartel, avait déjà trouvé un accord avec la Russie consistant à reconduire pour neuf mois leurs réductions de production de pétrole déjà décidées.

Cet accord obtenu directement entre Vladimir Poutine et Mohammed Ben Salman en marge du G20 rappelle la priorité des pays pétroliers : conserver le baril a un prix relativement élevé, pour soutenir leurs économies très dépendantes des hydrocarbures.

Or, de leur côté, les producteurs américains de pétrole de schiste continuent de forer : en avril, les Etats-Unis ont produit plus de 12 millions de barils par jour, et ils ne sont pas près de s’arrêter. De ce fait, l’offre risque d’être trop abondante, alors que le monde consomme pourtant plus de 100 millions de barils par jour, bien loin des engagements de l’accord de Paris sur le climat et des promesses de nombreux pays de faire baisser leur consommation d’énergie.

Face à cette concurrence, l’OPEP, qui a longtemps dominé le marché pétrolier seule, préfère faire le dos rond et produire moins pour tenter de maintenir les prix et éviter la colère de Donald Trump. Le président américain a souvent critiqué vertement le cartel qui, selon lui, fait monter artificiellement les cours. « Dans une situation aussi merdique, la seule chose que peut faire l’OPEP, c’est de naviguer à vue en fonction des virages de Trump », note un consultant qui connaît bien le cartel. L’Arabie saoudite, comme d’autres membres, a d’ailleurs réduit sa production deux fois plus que prévu ces derniers mois pour tenter de stabiliser le marché et faire remonter les prix – jusqu’ici en vain.

L’OPEP joue la prudence

D’autant que le président américain ne cesse de clamer que les Etats-Unis entendent imposer au monde leur energy dominance, et exporter leurs hydrocarbures en se préoccupant moins du pétrole du Proche-Orient. Signe de leur inquiétude, les pays de l’OPEP, la Russie et neuf autres pays producteurs se sont engagés à poursuivre cette stratégie de réduction de la production jusqu’en mars 2020, un engagement inhabituellement long pour le cartel. « Au minimum, l’OPEP devra même maintenir les coupes actuelles jusqu’à la fin de l’année 2020 », estime Simon Flowers, du cabinet Wood Mackenzie.

Les doutes sur l’économie mondiale suscités par la guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine pourraient annuler en partie l’effet de ces coupes, selon plusieurs analystes. « Ce nouveau deal est déjà plus ou moins intégré au prix du baril, relativise ainsi la consultante américaine Ellen Wald, et son effet pourrait ne pas être très clair. »

Entre la peur de voir la demande chinoise baisser et la perte des barils iraniens et vénézuéliens, l’OPEP joue la prudence, mais cela a un prix : selon une compilation de données réalisée par l’agence Bloomberg, la part de marché du cartel pétrolier ne cesse de se réduire. Elle est passée sous les 30 %, pour la première fois depuis 1991.

 

 > Lire l'article sur le site du Monde [1]