Publié le 08/05/2020

Tatiana KASTOUEVA-JEAN, citée par Isabelle Lasserre dans Le Figaro

DÉCRYPTAGE - La crise, parce qu’elle amplifie toutes les tendances déjà à l’œuvre, a propulsé la Chine en tête des puissances perturbatrices du globe.

Pendant longtemps, l’Occident a eu les yeux rivés sur la menace russe. Guerre en Géorgie en 2008, annexion de la Crimée en 2014, cyberattaques et tentatives de diviser la communauté transatlantique: depuis l’arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir, les États-Unis et l’Europe ont alterné, sans succès, les périodes de «reset» (redémarrage des relations) et les périodes de sanctions. Pendant ce temps, la Chine est restée en dehors des radars, malgré son attitude agressive en mer de Chine et à Taïwan, ou ses incursions navales en Méditerranée.

Aux États-Unis, le réveil date du pivot asiatique de Barack Obama. L’Europe a gardé un peu plus longtemps les yeux fermés. Mais la crise du Covid-19, parce qu’elle amplifie toutes les tendances déjà à l’œuvre, a propulsé la Chine en tête des puissances perturbatrices du globe, reléguant la Russie et son pouvoir de nuisance au second rang. «À Washington, certains disent que la Chine est la nouvelle Russie de l’Otan et de l’Administration Trump», commente Alexandra de Hoop Scheffer, la directrice du bureau parisien du German Marshall Fund (GMF). Comme ce fut longtemps le cas pour la Russie, le sujet chinois fait l’unanimité entre démocrates et républicains. «Toute la politique américaine est pilotée par ce prisme», poursuit la spécialiste.

En quelques années, le discours officiel chinois a en effet glissé du pacifisme à l’impérialisme. La Chine de Deng Xiaoping ne se présentait pas comme une superpuissance. Celle de Xi Jinping reprend le combat. «Le temps de la Chine soumise est révolu» et «le rapport de force est en train de changer entre la Chine et l’Occident », affirmait récemment le Global Times, quotidien lié au parti communiste. La puissance chinoise, dont les Occidentaux appréciaient le «soft power», manifeste une agressivité nouvelle. Elle attise les tensions en mer de Chine et à Hongkong, avance ses pions en Europe. Elle utilise, pour affaiblir le camp occidental, les mêmes méthodes de désinformation que la Russie. En plus accentuées.

75e anniversaire de la victoire soviétique

Parallèlement au durcissement de la Chine, la Russie semble avoir mis en sourdine son hostilité envers l’Occident depuis le début de la pandémie. «Au lieu de critiquer directement les Occidentaux comme à son habitude, la Russie leur a présenté ses condoléances pour les victimes du virus», commente Alexeï Levinson, chercheur au centre Levada de Moscou, à l’occasion d’une conférence pour l’European Council on Foreign Relations (ECFR). Le Kremlin a aussi envoyé du matériel médical aux États-Unis.
 
Il faut dire que le Covid-19 a contrecarré les projets de Vladimir Poutine, en le forçant à annuler deux événements qui devaient consolider son influence internationale et son emprise politique sur la Russie. D’abord le vote, le 22 avril, sur son projet de réforme constitutionnelle qui doit lui permettre de rester au pouvoir jusqu’en 2036. Puis les cérémonies du 9 mai, qui devaient célébrer le 75e anniversaire de la victoire soviétique pendant la Seconde Guerre mondiale. La parade devait avoir lieu en présence de plusieurs leaders mondiaux, dont Emmanuel Macron, et symboliser la réintégration de la Russie dans la communauté internationale, après sa mise à l’écart depuis l’annexion de la Crimée. Moscou souffre aussi de la chute des prix du pétrole, ce qui pourrait remettre en cause son plan d’investissements publics.
 
«Vladimir Poutine est surtout préoccupé par les problèmes internes à la Russie. La pandémie a bouleversé les deux grands points d’orgue de son agenda. L’épidémie va accélérer et approfondir des tendances déjà en cours dans le système politique russe, dont l’érosion progressive de sa popularité. Il se rend compte par ailleurs que la Russie n’est pas si influente sur les affaires mondiales qu’on aurait pu le croire», analyse Tatiana Kastouéva-Jean, spécialiste de l’Institut français des relations internationales (IFRI). Moscou redoute, après la crise, d’être effacée par la Chine au niveau stratégique. La Russie peine à trouver sa place dans un monde bipolaire dominé par les États-Unis et la Chine.
 
D’où la tentation, selon la remarque du président de l’Institut Jacques-Delors, Enrico Letta, faite lors d’une rencontre avec la presse diplomatique, «de devenir un peu plus européenne». Comme il le fit après les attentats du 11 septembre 2001, puis pendant l’offensive menée par l’État islamique en 2015, Vladimir Poutine cherche aussi à renouer avec les États-Unis. La chute des prix du pétrole lui a fourni l’occasion d’établir un dialogue énergétique avec Donald Trump. À l’ONU, au G20, à la télévision, il a lancé une offensive de charme vis-à-vis de ses adversaires occidentaux, prônant une «nouvelle coopération». «Des experts se mobilisent pour appeler à la diversification de la politique étrangère», poursuit Tatiana Kastouéva-Jean.
 
«Les Chinois sont tellement grossiers»
 
Moscou bénéficie indirectement du durcissement du ton des Occidentaux vis-à-vis de la Chine, qui a forcé l’agenda de l’Otan et rendu les positions de l’UE plus sévères. «Les Chinois sont tellement grossiers qu’il faudrait être aveugle pour ne pas percevoir la menace. Et dans le même temps, la Russie s’est mise en retrait», commente Valérie Niquet, spécialiste de l’Asie à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS).
 
Mais la réconciliation, qu’avait en vain recherchée Barack Obama, n’est pas encore pour demain. En contrepartie de sa main tendue, Vladimir Poutine exige la levée des sanctions liées à la guerre en Ukraine. «Mais à part cette proposition, la Russie n’a guère de solution à proposer au monde global», note la chercheuse de l’Ifri. La «levée générale» des sanctions demandée par Moscou a été refusée par les États-Unis et par l’Union européenne. Si Donald Trump et Vladimir Poutine s’entendent bien, l’Administration américaine bloque pour le moment toute normalisation des relations entre les deux pays. Le ton nouveau adopté par le Kremlin depuis le début de la pandémie n’a, en outre, pas changé grand-chose à la situation en Ukraine.
 
Enfin, si certains pays européens, comme la France, appellent de leurs vœux une nouvelle relation avec Moscou, ce n’est pas le cas des pays d’Europe centrale et orientale, qui dans leur grande majorité considèrent la Russie comme la menace principale, loin devant la Chine. «Certains prédisent qu’après le Covid-19, les Russes pourraient se réveiller dans un autre pays… Mais en cas de grosse crise économique, les critiques contre l’Occident reprendront», prévient Alexeï Levinson, le sociologue du centre Levada. Dans le domaine stratégique, les menaces ne se chassent pas les unes et les autres, mais s’accumulent.
 
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