Publié le 17/06/2020

Laurence NARDON, interviewée par Virginie Robert dans Les Echos

La mort de George Floyd, étouffé par un policier à Minneapolis, a suscité une émotion planétaire. Municipalités, Congrès et jusqu'à la Maison Blanche envisagent désormais des réformes de la police. En pleine campagne présidentielle, l'empathie du candidat démocrate Joe Biden a conforté l'électorat afro-américain.

La mort de George Floyd a ranimé le débat sur la sécurité et la question raciale. Quelles conséquences en attendre ?

La société américaine est violente et beaucoup de gens sont armés. La doctrine des forces de l'ordre est elle aussi très brutale puisque si un policier se sent en danger, il a le droit de tirer. C'est encore ce qui vient d'arriver à Atlanta, alors que la victime n'avait qu'un taser. Il serait tout à fait bénéfique que cette doctrine évolue, plutôt que de voir se développer le « defunding » [1] qui priverait les services de police de ressources financières. Ces initiatives sont néanmoins populaires.

Pourquoi la présidente de la Chambre des représentants, genou à terre et écharpe africaine au cou, a-t-elle été si critiquée ?

Tout le monde dans le pays a fait ce geste du genou à terre, pour montrer sa solidarité avec le mouvement Black Lives Matter après qu'un policier a tué George Floyd en l'étouffant [2] . Nancy Pelosi a été attaquée pour « appropriation culturelle » car elle portait une étole en kenté, un tissu du Ghana. Dans les faits, c'est le Black Caucus - le comité des députés afro-américains - qui le lui avait fait passer ainsi qu'aux autre élus, juste avant. Son objectif était de capitaliser sur l'indignation générale afin d'aider au vote d'une loi sur la sécurité et le racisme policier - dont le contenu reste à voir - qui permette de faire évoluer la doctrine actuelle de la police.

Avez-vous été surprise par la forte mobilisation internationale pour ce qui n'est au départ qu'une question de politique intérieure américaine ?

C'est la preuve frappante du maintien d'une très forte influence culturelle américaine, ce que l'on appelle le « soft power ». Les manifestations de Hong Kong [3] n'ont pas suscité de vocation ailleurs, mais celles aux Etats-Unis oui. Les réseaux ont contribué à diffuser cette émotion dans le monde entier [4] et les gens ont eu envie de se mobiliser.

Quel impact sur la campagne pour la présidentielle américaine ?

La communauté afro-américaine a l'habitude de voter pour le camp démocrate. Sa motivation ne peut être que renforcée. Joe Biden, [5] qui a maintenant le nombre de délégués suffisant, est un homme extrêmement empathique, très crédible dans ses interventions. Il sait ce que c'est que de perdre des proches et ce qu'est la résilience.

Pendant la campagne des primaires a été évoquée l'idée de réparations pour les descendants d'esclaves. De quoi s'agit-il ?

C'est un projet énorme, qui s'élèverait à des milliers de milliards de dollars, pour en finir une fois pour toutes avec la pauvreté engendrée par l'esclavage. L'écrivain Ta-Nehisi Coates s'en est fait l'avocat, dans un article de 2014 dans « The Atlantic » [6] . Ce projet est notamment défendu par deux économistes afro-américains, William Darity et Darrick Hamilton. Il s'agit que l'Etat fédéral reconnaisse ses torts et efface le préjudice fait aux descendants d'esclaves en leur redonnant la richesse à laquelle ils auraient eu droit s'ils avaient été blancs. Cela passerait par la gratuité de l'assurance santé et des études supérieures, un meilleur accès au crédit, notamment immobilier, voire l'attribution d'un compte d'épargne à chaque nouveau né. La plupart des candidats à l'investiture démocrate se sont emparés de ce thème, à l'exception de Joe Biden. C'était d'ailleurs une distinction forte entre lui et Bernie Sanders. Mais cette thématique a complètement disparu de la campagne depuis février.