Publié le 27/07/2020
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Régis GENTÉ

Afin de peser sur la politique de la Russie en Ukraine, après la déstabilisation qu’elle y a provoquée à compter de 2014, les États-Unis et l’Union européenne (UE) ont adopté contre elle des sanctions d’une ampleur inédite. 

Il s’est agi de mettre en tension la relation entre le Kremlin et les grands patrons qui lui donnent les moyens de ses ambitions, à commencer par ceux de l’énergie, secteur qui représente 20 % du produit intérieur brut (PIB) russe et fournit 46 % du budget fédéral. Cette stratégie se veut d’autant plus percutante que ce secteur est par excellence celui par lequel la Russie s’est profondément intégrée à l’économie globalisée pour y écouler ses productions, se financer ou se procurer des technologies. Le sujet est éminemment sensible pour le régime poutinien alors que les grands patrons du pays étaient pour une part opposés à la déstabilisation de l’Ukraine, craignant d’emblée un bras de fer avec l’Occident.

Cependant, après six ans de sanctions qui ont handicapé les affaires de ces patrons de l’énergie, on ne note pas de fractures significatives entre eux et le pouvoir russe. L’absence d’effets à court ou même moyen terme a été anticipée par les Américains et les Européens qui ont fait le choix de mesures ne portant que sur les projets pétroliers et gaziers du futur (eaux profondes, Arctique, formations schisteuses) et non sur les gisements en cours d’exploitation.

Cette absence de rupture est également le fruit des efforts déployés par l’État russe. Certes, il s’est agi pour le Kremlin de continuer à faire fonctionner le secteur clé de l’économie nationale et de conserver la loyauté des grands patrons de l’énergie. Rappelons qu’un des gestes inauguraux du règne de M. Poutine a consisté à mettre au service de l’État et du régime l’oligarchie héritée de l’ère Eltsine, en arrêtant Mikhaïl Khodorkovski en 2003 et en démantelant sa société pétrolière. La question était alors aussi celle des liens entre le secteur énergétique et l’Occident, alors que Youkos s’apprêtait à quasi fusionner avec la major américaine Chevron.

L’absence de fractures significatives ne signifie pas qu’il n’y a pas eu de conséquences politiques des sanctions sur les relations entre l’élite économique russe et le Kremlin. Trois principales sont identifiées, de nature à affecter durablement le cours politique de la Russie tant à l’intérieur que dans ses relations avec le monde :

  • l’État russe a encore renforcé son emprise sur le secteur de l’énergie. Il l’a fait en étant extrêmement présent aux côtés de la dizaine de grandes entreprises ciblées par les sanctions américaines et, dans une moindre mesure, européennes, en prenant des dispositions fiscales et monétaires, en encourageant la production de technologies de pointe en Russie et en engageant une diplomatie toute dédiée à amortir le choc des sanctions ;
  • le pouvoir russe a été inclusif. Ce ne sont pas seulement les entreprises des « amis de M. Poutine » qui ont bénéficié du soutien de l’État depuis 2014, ceux-ci ne représentant que 6 % des 386 milliards de dollars (Mds de $) des cent premières fortunes de Russie ;
  • le lien de ces entreprises, privées ou publiques, avec l’Occident a été encore un peu plus mis sous tension, tandis que le Kremlin a tenté de tisser de nouveaux partenariats avec des acteurs non-occidentaux, chinois par exemple, qui sont toutefois restés très limités.

Le régime poutinien a résisté à l’énorme pression exercée par les sanctions transatlantiques en puisant notamment dans les réserves accumulées des fonds souverains. Mais, de l’avis des experts, c’est lorsque les champs en production vont entrer en déplétion (jusqu’à moins 45 % d’ici 2030) que la situation pourrait se tendre entre le Kremlin et les patrons de l’énergie, de surcroît si les prix du pétrole remontent, rendant l’exploitation de gisements non conventionnels rentable.