Publié le 17/01/2021

Laurence NARDON, interview par François Clemenceau dans le Journal du Dimanche

De Mitterrand à Macron et de Reagan à Biden, la France et les Etats-Unis entretiennent des relations d'amitié contrariée.  Laurence Nardon, directrice du programme Amérique à l'Ifri, revient sur relations d'amitié contrariée entre présidents français et américains.

Pourquoi rien ne semble aller de soi entre Paris et Washington ?

Parce que nos projets universels pour le monde sont nés dans les années 1780, à quelques ­années d'écart, et que, depuis, nous sommes vaguement concurrents dans nos ambitions. En France, ça ne nous dérange pas d'être loin derrière en matière de puissance car c'est le projet qui compte. Mais aux États-Unis, ça enrage les ­dirigeants américains de nous voir aussi orgueilleux et arrogants.

Est-ce que les relations personnelles entre les chefs d'État des deux côtés ont pu apaiser cette relation compliquée ?

Pas vraiment. C'est là que la vision romanesque de personnages qui font l'Histoire s'efface derrière la réalité d'États qui inscrivent une relation dans ce qu'elle a de plus concret. Même les affinités particulières de certains de nos présidents pour l'Amérique, comme Chirac, Sarkozy ou Macron, n'ont eu et n'auront qu'un impact marginal.

La proximité qu'a recherchée Emmanuel Macron avec Donald Trump n'a pas permis d'améliorer la relation bilatérale

Pourtant, il y a des exemples où la personnalité des dirigeants a influé sur la qualité de la relation franco-américaine ?

Oui, dans les années 1980, par exemple, lorsque Ronald Reagan et George H. W. Bush se méfient d'un François ­Mitterrand qui a fait entrer des communistes au ­gouvernement. Mais les relations se sont très vite détendues, notamment par la fraternité d'armes de nos soldats endeuillés ensemble dans les attentats qui ont frappé le Liban. À l'inverse, la proximité qu'a recherchée Emmanuel Macron avec Donald Trump, à un moment d'opportunité où les Britanniques avaient disparu de l'écran radar de Washington, n'a pas permis d'améliorer la relation bilatérale ou d'influencer le président américain, car Trump est Trump.

Peut-on dire que s'opposer franchement aux États-Unis, en revanche, peut finir par rapporter ?

Je me souviens que je vivais aux États-Unis lors de la guerre en Irak en 2003. Les dirigeants étaient ­furieux du refus de Jacques Chirac et de la France de les accompagner dans ce conflit. Mais les experts et une grande partie de l'opinion publique ont fini par admettre que nous avions raison.

Peut-on dire qu'il y aura eu un avant et un ­après-2013, lorsque Obama renonce à bombarder, avec le soutien français, le régime ­d'Assad en Syrie ?

Ce qui est sûr, c'est que la déception a été à la hauteur de nos attentes exagérées. François Hollande était fin prêt pour cette opération qu'il jugeait cruciale parce qu'elle engageait la crédibilité des Occidentaux sur la fameuse ligne rouge à propos des attaques chimiques contre les populations et les insurgés. Le désistement des Britanniques, qui a conduit Obama à renoncer, nous a fait penser qu'on n'était pas le meilleur ami du grand chef dans la cour et que notre engagement fidèle ne valait rien, qu'on passerait toujours en second.

L'administration Biden sera probablement la plus proeuropéenne depuis des décennies

Est-ce que cette déception continue d'influer sur nos espoirs d'une bonne relation avec Joe Biden ?

Il y a là un deuxième moment d'opportunité car l'administration Biden sera probablement la plus proeuropéenne depuis des décennies et qu'elle sera d'autant plus à l'écoute des Européens qu'elle aura le sentiment d'avoir à se faire pardonner quelque chose après quatre années de présidence Trump.

Kissinger se demandait si ­l'Europe avait un numéro de ­téléphone. Est-ce que Joe Biden et son équipe sont prêts à laisser l'Union européenne accroître son autonomie, comme le réclame Emmanuel Macron ?

Du temps de la présidence Obama-Biden, on pensait à la Maison-Blanche que le projet européen était une bonne chose. Donald Trump a ensuite permis à l'Union européenne de renforcer sa cohésion. Notre difficulté, maintenant que Trump est parti, sera précisément de ne pas tous courir à Washington en ordre dispersé en espérant que chacun aura la meilleure relation bilatérale possible.

 

Copyright Le Journal du Dimanche / François Clémenceau

 

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