Publié le 19/09/2021

Laurence NARDON, interviewée par Virginie Robert pour Les Échos

Pour Laurence Nardon, responsable du programme Amérique du Nord à l'Institut français des relations internationales, les États-Unis ne font aucun cas de leurs partenaires français et européens tant ils sont focalisés sur leur réorientation stratégique face à la Chine. Ils ont une nouvelle fois fait preuve de leur unilatéralisme et freinent toute velléité d'autonomie stratégique.

Jean-Yves le Drian a évoqué une grave crise de confiance avec les Etats-Unis et, fait sans précédent, a rappelé notre ambassadeur à Washington. Est-ce que cette crise est plus profonde que les précédentes ?

Il me semble que ce n'est que le dernier épisode des disputes franco-américaines dont nous avons l'habitude. On peut remonter à la crise de 2003, [1] mais cette crise est davantage similaire à celle de 2013 [sur la Syrie, NDLR] car les Britanniques sont à nouveau dans l'équation.

A l'époque, j'avais été très frappée par le fait que l'administration Obama préférait renoncer à une action, qu'elle avait pourtant promis de faire, si l'allié à ses côtés était la France plutôt que le Royaume-Uni.C'est une nouvelle manifestation du manque de confiance des Américains à notre égard, malgré les grandes déclarations affirmant que la France est leur « premier allié ».

D'où la satisfaction de Boris Johnson, qui voit là un succès pour sa stratégie « Global Britain ». [2] A ce titre, les Français ont eu tout à fait raison de ne pas rappeler leur ambassadeur à Londres pour souligner notre indifférence au jeu britannique.

La France avait pourtant un intérêt géostratégique - de par son territoire maritime et ses forces militaires - dans la zone indo-pacifique ?

C'est d'autant plus vrai qu'elle a participé en juin dernier à un exercice naval inédit avec les Etats-Unis, le Japon et l'Australie ! Il y a en ce moment un unanimisme dans l'administration Biden, tout le monde pense la même chose en même temps : l'ennemi c'est la Chine, [3] et tout doit être réorganisé en fonction de ça.

Cela se manifeste par la montée en puissance du concept Indo-Pacifique, avec deux idées fortes : une « nouvelle guerre froide » contre la Chine et la rivalité des grandes puissances. Ce qui explique peut-être pourquoi la France est mise de côté sans ménagement, c'est qu'il y a des silos au sein de la défense et du département d'Etat, et que ce sont les directions Asie-Pacifique qui mènent la danse… sans nécessairement tenir compte de ceux qui connaissent l'Europe. Et ce qui leur paraît le plus intelligent, c'est de tout miser sur l'Australie. [4]

La politique plus nuancée de la France et de l'Europe vis-à-vis de la Chine serait aussi l'une des raisons de notre mise l'écart ?

C'est d'assez mauvaise foi de leur part. On voit bien que l'accord sur les investissements a été arrêté et que l'Union européenne a pris des mesures récentes plutôt dures envers la Chine. On est dans une situation perdant-perdant sur cette question. Les Américains ont l'impression que l'Europe ne leur sert à rien dans leur réorientation stratégique, néanmoins ils exigent de nous un alignement total. [5] Donc qu'on s'aligne ou non, on ne sert à rien.

C'est d'autant plus navrant qu'on avait espéré autre chose de la nouvelle administration Biden, démocrate et post-Trump, et de son secrétaire d'Etat francophile, Anthony Blinken. Or, elle renoue avec des pratiques unilatéralistes, tout ceci est vraiment déplorable.

Est-ce que la France va pouvoir retrouver des effets de levier face à Washington et dans le même temps pousser le concept d'autonomie stratégique ?

Est-ce que l'on peut se faire dédommager de cet affront ? Il y a bien sûr le commerce transatlantique, et la levée des taxes toujours en vigueur sur l'acier et l'aluminium. Les négociations au sein de l'OCDE sur la fiscalité des multinationales peuvent peut-être devenir plus dures sur les Gafam. Il y a aussi ce dossier douloureux des visas de voyage : cela fait quand même deux ans qu'on ne peut pas aller aux Etats-Unis.

Mais le vrai sujet sur lequel nous pourrions exiger un changement d'attitude des Américains, c'est celui de l'autonomie stratégique européenne. Peuvent-ils continuer à freiner toute velléité d'avancée sur ce dossier tout en manifestant que l'Europe n'est plus sur leur radar stratégique ?

 

> Lire l'interview sur le site des Échos [6]