Publié le 23/01/2022

Laure de ROCHEGONDE, interviewée par Maxime Recoquillé pour L'Express

A la veille du débat organisé par le think tank Renaissance Numérique et L'Express sur "Comment reprendre la main sur l'espace public en ligne", la chercheuse Laure de Rochegonde revient sur l'un des principaux dangers guettant la France à l'approche de la présidentielle : la cyberinfluence étrangère.

En pleine crise sanitaire, actuellement marquée par les débats autour de la mise en place du passe vaccinal, et à l'aube d'une campagne présidentielle à laquelle participent plusieurs candidats d'extrême droite, rarement l'espace public en ligne aura semblé autant sous tension. Aux fausses informations sur l'épidémie, que Facebook, Twitter, et bien d'autres plateformes très populaires peinent à endiguer, se superposent les invectives, parfois même les déchaînements de violence.  

Plusieurs lois, comme celles contre la manipulation en ligne, le séparatisme, ou les contenus haineux, ont tenté ces dernières années de ralentir ce phénomène, en encadrant un peu mieux les pratiques, en introduisant des peines pour les auteurs de délits, notamment racistes, xénophobes et antisémites. Peut-on aller plus loin ? C'est l'objet de la rencontre organisée par Renaissance Numérique, en partenariat avec L'Express, le lundi 24 janvier. Plusieurs invités débattront autour de la question suivante : "Comment peut-on reprendre collectivement la main sur cet espace en ligne, au bénéfice de notre société et de notre démocratie ?". 

Parmi eux, Laure de Rochegonde, chercheuse au Centre des études de sécurité, Institut français des relations internationales (Ifri), apportera notamment son regard sur la montée en puissance de la cyberinfluence, les manipulations de l'information qui accentuent un peu plus les clivages sur Internet. 

L'Express : Comment distingue-t-on les cyberattaques de la cyberinfluence ? Comment s'imbriquent ces deux phénomènes ? 

Laure de Rochegonde : Les cyberattaques entrent dans ce que l'on appelle la lutte informatique offensive (LIO). Les pirates informatiques s'introduisent dans un système d'information (un réseau d'ordinateurs) pour créer des dysfonctionnements internes. Ces attaques proviennent de groupes de hackers, qui volent parfois des données contre une rançon (via un ransomware [1], NDLR), mais aussi d'Etats. On peut citer l'exemple de Stuxnet, le ver informatique mis au point par les Etats-Unis et Israël afin de saboter le programme nucléaire iranien, il y a une douzaine d'années. Pour ces nations, la cyberattaque peut aussi être un moyen d'aller vers la cyberinfluence. L'objectif, alors, n'est pas seulement de déstabiliser un adversaire, mais de manipuler son environnement informationnel pour mettre en avant un autre narratif. 

Est-ce quelque chose de récent ?

Sur le principe non. La cyberinfluence va de pair avec l'influence de manière générale, la propagande, et ce que l'on appelle aussi la déception militaire. C'est aussi ancien que la guerre elle-même. La cyberinfluence a donc commencé dès le début d'Internet, qui permet notamment aux fake news de devenir virales en quelques heures seulement. Avant Internet, la mission était autrement plus compliquée. Les Soviétiques avaient par exemple voulu faire circuler que le Sida était une arme chimique américaine. Mais cette affirmation trompeuse avait mis des années à traverser le monde. 

Très récemment, la Russie est soupçonnée d'avoir eu recours à la cyberinfluence contre l'Ukraine [2] : les sites institutionnels du pays ont été "défacés", afin d'afficher des messages alarmants pour la population locale ["Ukrainiens ! Toutes vos données personnelles ont été téléchargées sur le réseau public. Toutes les données de l'ordinateur sont détruites, il est impossible de les restaurer"]. Même schéma entre l'Azerbaïdjan et l'Arménie, pendant la guerre du Haut-Karabagh, en 2020. Le site du ministère de l'Intérieur arménien a diffusé un faux discours qui incitait leurs citoyens à fuir la province car les militaires adverses y étaient trop brutaux.

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Copyright Maxime Recoquillé/L'Express

> Lire l'interview sur le site de L'Express [3]