Publié le 23/02/2022

Carole MATHIEU, citée par Jean-Loup Delmas dans 20 Minutes

Dans la nuit de ce mardi, le conflit entre la Russie et l'Ukraine a franchi une nouvelle étape avec la reconnaissance par Vladimir Poutine de l’indépendance des républiques russophones du Donbass et l’entrée de troupes russes sur ces territoires.

Un conflit qui prend une dimension mondiale et qui pourrait avoir de multiples conséquences pour les Européens, notamment sur leurs factures de gaz. « Le prix de l’énergie en Europe va nécessairement augmenter avec le conflit, tant le continent est dépendant du gaz russe », prévient Raphaël Homayoun Boroumand, docteur en économie et spécialiste de l’énergie, avant d’énumérer notre russo-dépendance. Moscou représente 40 % des importations du gaz de l’Union européenne, loin devant la Norvège (18 %) ou l’Algérie (12 %). Car la Russie est le premier producteur et le premier exportateur de gaz naturel dans le monde. Cette mainmise est très hétérogène : ainsi, le gaz russe représente 55 % des importations de l’Allemagne, 80 % de celles de l’Autriche contre moins de 20 % pour la France. Or, le prix du gaz a un impact sur plusieurs factures, notamment celle d’électricité.

Bonne dépendance de Moscou

« Le gaz naturel est très rare en Europe et si les 27 veulent maintenir leurs objectifs climatiques, ils ne peuvent pas utiliser les méthodes d’extraction les plus polluantes comme le gaz de schiste », note Hugues Poissonnier, professeur d’économie et de stratégie à l’Université de Grenoble. Une dépendance dont Moscou pourrait bien se servir. L’Europe vient de commencer ses sanctions économiques contre la Russie, notamment en suspendant l'autorisation du gazoduc Nord Stream 2 reliant la Russie à l’Allemagne, mais n’a pas abattu toutes ces cartes. Vladimir Poutine avait affirmé ce mardi maintenir les exportations de gaz de son côté, moyen « subtil » de rappeler qu’il pouvait décider de les stopper à tout moment.

« C’est un levier stratégique important. Le prix du gaz est déjà très haut, avec de lourdes conséquences sur le pouvoir d’achat, évidemment que la Russie va jouer dessus pour tenter de limiter les sanctions économiques », abonde Carole Mathieu, responsable des politiques européennes au Centre Énergie & Climat de l’Institut français des relations internationales (Ifri).

Moscou va-t-il couper le gaz des Européens ?

En attendant le printemps

« Il ne faut pas surestimer le rapport de force en faveur de la Russie, ses marges de manœuvre sont limitées », rassure Raphaël Homayoun Boroumand. Le pays des tsars est dépendant des exportations de gaz à l’Europe, qui représente 15 % de son PIB, selon le docteur en économie.

« Il serait très dangereux et contre-productif pour la Russie de trop limiter le gaz à l’Europe, voire de couper l’approvisionnement totalement. Cela nuirait également à son image de producteur de confiance, même auprès des non Européens. Mais avec Vladimir Poutine, il ne faut jamais jurer de rien… », avertit Carole Mathieu.

Selon ces experts, le scénario le plus probable serait plutôt une baisse des approvisionnements russes en gaz qu’une coupure totale. Amplement suffisant pour faire gonfler la facture des consommateurs.

Du coté des bonnes nouvelles, le temps joue pour l’Europe : « La situation est moins tendue qu’au début décembre. Plus les semaines passent, plus le printemps se rapproche, moins le gaz devient vital », développe l’experte.

Et concernant la France, le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire a assuré que le gouvernement maintiendrait « le gel du prix du gaz pour les particuliers en toutes circonstances ». Le blocage des tarifs du gaz pour les particuliers avait été décidé en octobre, dans le cadre du « bouclier tarifaire » annoncé par le gouvernement contre l’inflation, et doit en principe prendre fin en juin 2022.

Sortir de la dépendance, oui, mais comment ?

De plus, l’hiver fut relativement doux, ce qui a permis de ne pas trop pomper dans les stocks de gaz, rajoute la membre de l’Ifri. « L’Europe n’a pas attendu la crise de l’Ukraine pour savoir que cette dépendance énergétique à la Russie était problématique », reconnaît Carole Mathieu.

Energies renouvelables, stock de gaz liquéfié, extension de partenariat avec d’autres pays, les solutions se développent pour quitter l’hégémonie russe.

« Les stocks accumulés permettront de tenir quelques semaines en cas de privation russe, pas plus », tempère Hugues Poissonnier. Quant aux partenariats avec les autres nations, « le gaz provenant d’autres continents, comme celui du Qatar ou des Etats-Unis, doit être liquéfié et coûte donc bien plus cher. » Une option limitée, même au delà du prix, les principaux pays exportateurs ayant annoncé ce mardi leur capacités limitées pour augmenter rapidement l'approvisionnement européen en cas de conflit avec la Russie; « Cette crise va relancer le débat sur le nucléaire en Europe, qui permettrait une bien meilleure indépendance énergétique », selon le spécialiste.

Une facture en hausse sur le long terme

Car pour le moment, toutes les solutions trouvées par l’Europe ne font pas le poids face à l’importance du gaz russe.

« La facture risque d’être salée pour les Européens et la crise pourrait entraîner une hausse des prix de l’énergie pendant des mois », prévient Carole Mathieu. Même si le conflit ne durait quelques semaines, « une hausse du gaz maintenant aurait des effets sur l’achat de stock cet été, stock qui sert pour l’hiver prochain. Moins il y aura de stock, plus le prix du gaz sera cher en janvier 2023. »

De quoi espérer que les Russes se montrent pragmatiques, eux qui ont beaucoup à perdre également dans cette histoire. « C’est un peuple plus résilient, plus habitué aux privations », s’inquiète Hugues Poissonnier. Ce n’est pas parce qu’un conflit fait deux perdants qu’il ne se déclenche pas.

 

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