Publié le 15/06/2022
Shutterstock

Elie TENENBAUM, interviewé par Franck Alexandre pour RFI

Au 111e jour de la guerre, les forces russes tentaient ce mardi 14 juin d'encercler les soldats ukrainiens à Sievierodonetsk, ville stratégique de l’est du pays, mais les forces de Kiev affirment « tenir bon ». Au-delà du Donbass, la guerre se mène également sur un autre front, celui de Kherson. Entretien avec Elie Tenenbaum, directeur de recherche à l’Institut français des relations internationales (Ifri).

RFI : Le front Sud n’est-il pas le principal enjeu pour les Ukrainiens ?

Elie Tenenbaum : Odessa et le grand sud ukrainien faisaient à la fois partie clairement des objectifs primaires de l’offensive russe. C’est une région russophone, ça permettait à Moscou de couper entièrement l’Ukraine de son accès à la mer. Et ce, d’autant, car après la chute de Marioupol et la prise de la Crimée en 2014, Odessa est devenu le dernier poumon, la dernière ouverture maritime de l’Ukraine. C’est aussi un point de contact et de passage important avec la Roumanie. Mais également l’un des deux accès avec l’Union européenne qui ne soit pas coupé par d’autres territoires, à l’instar de la Transnistrie qui est un point de passage compliqué sur la frontière occidentale de l’Ukraine. Donc le Sud est stratégique.

C’est un espace de résistance également. Les Ukrainiens l’ont très bien compris en développant depuis le début et en soutenant une forme de résistance civile passive à Kherson, une résistance que l’on a vue aussi se développer dans des villes comme Melitopol. De ce point de vue-là, c'est un symbole, c’est d’une certaine manière l’Ukraine occupée, l’Ukraine martyrisée, un territoire qu’évidemment l’Ukraine espère pouvoir un jour libérer. D’où l’importance de pouvoir lancer en permanence cette forme d’initiative dans le Sud qui fixe un certain nombre de forces russes et bloque leur offensive.

C’est un petit peu différent dans le Donbass, où l’historique n’est pas la même. On y trouve des Ukrainiens pro-russes, il y a encore des institutions des Républiques populaires de Donetsk et Louhansk qui incarnent une forme de discorde ukrainienne alors que le pouvoir à Kiev joue au maximum la carte de l’unité nationale. Cette discorde ne se retrouve pas dans le Sud. Donc sur le plan politique, le Donbass est plus complexe, sur le plan militaire aussi. Il y a une concentration de forces russes qui réalisent une forme de saillant sur les positions ukrainiennes. Sievierodonetsk et plus généralement l’ensemble du front du Donbass est en fait en partie encerclé. Ce n’est pas un encerclement à 360°, mais un contournement fort qui rend les lignes plus difficiles à tenir.

Une offensive ukrainienne pour reprendre Kherson est-elle envisageable à court terme et que manque-t-il aux Ukrainiens pour mener ce combat ?

Ce qui manque est sans doute une montée en puissance technique de l’armée ukrainienne ainsi qu’une réorganisation des forces. Car autant pour faire du combat de ralentissement, du combat défensif, la structure qui avait été adopté jusque-là par l’armée ukrainienne, une structure de défense territoriale, relativement décentralisée, très résiliente est efficace. Néanmoins, si vous voulez passer à l'offensive, il faut réorganiser en partie au moins la pointe offensive et rebasculer sans doute sur une organisation plus centralisée.

Cela fait huit ans qu’ils se préparent à se défendre, pas à attaquer

Ensuite, vous avez besoin d’une grande maitrise de ces fameuses armes offensives qui viennent seulement de commencer à être livrées comme l’artillerie longue portée. L’aviation ukrainienne est également encore trop faible et ce n’est pas avec des drones [Bayraktar] TB2 que vous pouvez conduire une offensive large. Les capacités offensives ne sont donc pas encore suffisamment présentes et intégrées dans l’armée ukrainienne. Cela fait huit ans qu’ils se préparent à se défendre, pas à attaquer. Contrairement d’ailleurs à ce que Vladimir Poutine a pu prétendre durant toute la phase de montée en puissance de la crise. Aujourd’hui, l’armée ukrainienne n’est pas une armée bâtie pour attaquer et même contre-attaquer face à des lignes russes qui sont bien enterrées. Il y a aussi des problématiques en termes de génie. De nombreux ponts ont été détruits, si vous voulez prendre Kherson, de fait vous avez le Dniepr à franchir.

Ces nombreux obstacles font que la contre-offensive n’est pas pour demain, mais elle pourrait intervenir dans quelques mois. Cela dépendra de l’évolution du front du Donbass. Si à l’Est les lignes de front se figent, alors une nouvelle phase sera possible dans le Sud. Mais pour l’instant une partie importante des ressources est toujours dédiée à la bataille du Donbass, les matériels sont concentrés sur les bases logistiques de Dnipro et Zaporijjia.

Sur cette bande littorale de la mer Noire, quel rôle pourraient jouer les missiles navals Harpoon récemment reçus par les Ukrainiens ?

Pour l’instant, il s’agit comme toujours de développer une bulle d’interdiction, éviter d’avoir des forces navales russes trop présentes et sans doute remplacer aussi les missiles Neptune produits par les ateliers autonomes ukrainiens en de trop faibles quantités. Le Harpoon amène des capacités d’interdiction sur le littoral qui sont importantes, cela repousse la perspective d’un assaut amphibie sur Odessa, bien qu’un tel assaut soit aujourd’hui hors de portée des Russes. C’est certain, la présence des missiles Harpoon accroît la sanctuarisation de ce petit cône sud du littoral ukrainien. Pour autant, cela reste une arme défensive dans une logique d’interdiction littorale.

La question est de savoir si l’Île aux Serpents va devenir un véritable verrou

Par conséquent, à eux seuls, les Harpoon ne permettront pas de rompre le blocus maritime mis en place par la Russie, ni de déloger la position d’interdiction qu’est devenue l’île aux serpents. L’Île aux Serpents est fondamentalement problématique à court, moyen et long terme. Il y a des rumeurs quant à l’installation sur cet îlot de batteries sol/air longues portées. La question est de savoir si l’Île aux Serpents va devenir un véritable verrou qui bloquera non seulement le trafic maritime à destination ou depuis le port d’Odessa, mais également les bouches du Danube.
 

> Lire l'interview sur RFI [1]