Publié le 18/08/2022
Chine Taiwan août 2022

Marc JULIENNE, cité par Gary Dagorn dans Le Monde

Les menaces chinoises qui pèsent sur Taïwan sont pour Pékin aussi bien l’occasion de faire tomber l’île dans son escarcelle autoritaire que de démanteler les alliances américaines dans la région. Le projet de Pékin de conquérir Taïwan par la force si nécessaire répond à plusieurs raisons historiques, stratégiques et géopolitiques.

Chercher à gouverner tous les sinophones

Les raisons premières tiennent avant tout à ce que le régime communiste chinois, qui a gagné le contrôle de la Chine continentale en 1949, n’a jamais voulu admettre que la République de Chine survive à la guerre civile, et a très tôt nié sa légitimité à gouverner à Taïwan. « En 1934, Mao Zedong se prononce pour l’indépendance de Taïwan. Qu’est-ce qui fait qu’en 1949, il est tout d’un coup pour sa “libération” ? C’est pour une raison très simple, c’est que la République de Chine n’a pas disparu », explique Stéphane Corcuff, sinologue et chercheur au Centre d’études français sur la Chine contemporaine basé à Taipei.

Le Parti communiste chinois (PCC) considère le « problème taïwanais » comme une affaire intérieure et n’admet aucune ingérence extérieure sur un territoire qu’il n’a pourtant jamais contrôlé. « La Chine revendique une souveraineté sur Taïwan en parlant de “réunification” alors que le terme est tout à fait impropre, puisque Taïwan n’a jamais été chinois. Il n’y aurait pas de “réunification”, mais une unification par la force », souligne Marianne Péron-Doise, chercheuse associée et directrice de l’Observatoire géopolitique de l’Indopacifique à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS).

L’île a été partiellement conquise seulement à la fin du XVIIe siècle par la dynastie Qing, règne mandchou lors duquel les Chinois occupaient le bas de l’échelle politique et sociale. Elle est restée sous ce règne impérial mandchou (qui n’est donc pas un règne han, et qui a d’ailleurs été renversé au motif qu’il était jugé étranger) pendant deux siècles, avant d’être annexée par les Japonais en 1895, puis d’être réintégrée à la République de Chine en 1945, à la suite de la capitulation de l’Empire japonais.

Pour Stéphane Corcuff, la revendication actuelle de Pékin est « un irrédentisme chinois qui vise non pas à réunifier Taïwan et la Chine mais à annexer un Etat souverain » en s’appuyant sur des fondements historiques, ethniques ou linguistiques.

Mais les motivations de Pékin ne sont pas seulement politiques ; elles sont aussi géopolitiques et stratégiques.

Défaire les alliances américaines de la « première chaîne d’îles »

La Chine de 2022 n’a plus grand-chose à voir avec la jeune Chine communiste de la fin 1949. Son développement économique spectaculaire lors de la seconde moitié du XXe siècle lui a permis de s’affirmer comme une superpuissance et d’entrer en rivalité avec les Etats-Unis.

Mais la géographie de la région des mers de Chine orientale et méridionale ainsi que les alliances de ses voisins contrarient ses ambitions hégémoniques. Les 14 000 kilomètres de côtes chinoises font face à ce qu’on appelle la « première chaîne d’îles ».

  • « Pékin est d’une certaine manière confinée dans les mers de Chine, elle n’a pas un accès libre à l’océan Pacifique, parce qu’elle fait face à ce chapelet d’îles qui sont des pays avec lesquels elle entretient des relations relativement hostiles », analyse Marc Julienne, responsable des activités Chine au Centre Asie de l’Institut français des relations internationales (IFRI).

Cette première chaîne d’îles est composée de quatre pays alliés des Etats-Unis : la Corée du Sud, le Japon, les Philippines et Taïwan. Les trois premiers ont chacun conclu un traité de défense mutuelle avec les Américains, offrant des garanties de sécurité qui sont jugées vitales par ces pays. La Corée du Sud accueille dans ce cadre deux bases aéronavales américaines, et le Japon, six. Depuis 2014, un accord de sécurité offre en outre à l’armée de l’air américaine cinq points d’appui aux Philippines.

Une seconde chaîne est formée des îles Mariannes du Nord – où est installée l’importante base navale américaine de Guam –, des Palaos (un territoire anciennement administré par les Etats-Unis) et de l’archipel japonais des îles d’Ogasawara.

Une annexion militaire de Taïwan aurait entre autres pour objectif et conséquence d’affaiblir nettement la présence américaine dans la région et d’affirmer la domination chinoise.

Par sa position centrale, « Taïwan est une sorte de verrou pour la Chine sur le Pacifique », explique Marc Julienne.

  • « La Chine cherche à démanteler le réseau d’alliances américaines dans la région. L’objectif est que l’armée chinoise soit en mesure de dissuader les Etats-Unis d’intervenir dans la région grâce à des tactiques de déni d’accès, qui vont rendre beaucoup plus difficile pour les Américains de se rapprocher de la Chine et de Taïwan. Et quand les Etats-Unis ne seront plus en mesure de défendre le Japon, l’alliance ne tiendra plus. »

Cette éventuelle disparition des Etats-Unis en tant que garant de la sécurité dans la région « serait un tournant stratégique », commente une source bien renseignée du ministère des armées. « Il y a un vrai risque d’ouvrir la voie à une prolifération nucléaire élargie dans des pays comme la Corée du Sud, éventuellement le Japon », estime cette source sous le couvert de l’anonymat. Si ces deux pays ne peuvent plus compter sur le parapluie nucléaire américain, ils pourraient chercher à développer leur propre dissuasion pour assurer leur sécurité.

« La Chine ne parviendra pas à défaire ces traités de sécurité » entre le Japon, la Corée du Sud et les Etats-Unis, nuance cependant Marianne Péron-Doise. « Ils conserveraient des mesures de confiance minimum, mais on ne peut pas imaginer que la Chine puisse remplacer ces garanties de sécurité. »

Elargir la portée de ses sous-marins nucléaires

Un autre des potentiels objectifs de Pékin concerne sa dissuasion nucléaire, et notamment sa composante océanique, car plusieurs éléments géographiques limitent les possibilités de manœuvre des sous-marins lanceurs d’engins (SNLE) chinois.

Le maillage actuel des deux chaînes d’îles permet aux alliés des Etats-Unis de repérer facilement les sous-marins chinois qui souhaiteraient accéder à l’océan Pacifique.

  • « Les Japonais, les Américains et les Taïwanais disposent de très bonnes capacités de lutte anti-sous-marine, et sont capables de pister ce type de sous-marins », signale Marc Julienne.

Mais, surtout, les mers de Chine méridionale et orientale présentent un trafic marchand très dense et des eaux peu profondes. Les trois quarts de la mer de Chine orientale ont moins de deux cents mètres de fond, ce qui ne suffit pas pour que les sous-marins chinois se diluent (c’est-à-dire plongent) et manœuvrent discrètement, sans être « entendus ». « Les SNLE sont contraints à l’espace autour de l’île de Hainan, en mer de Chine méridionale. Leur portée étant limitée, ils ne peuvent pas atteindre la partie continentale des Etats-Unis. Les Chinois doivent pour cela s’appuyer sur leurs missiles balistiques sol-sol, par nature plus vulnérables qu’un sous-marin, qui peut plus facilement se cacher », confirme la même source du ministère des armées.

Or Taïwan a l’avantage d’offrir sur ses côtes orientales un accès direct à l’océan profond.

  • « Ce serait une opportunité pour la Chine de construire une nouvelle base de SNLE et de se rapprocher des côtes américaines. Pour les Etats-Unis, ce serait une menace directe », fait valoir Marc Julienne.


Renforcer d’autres revendications territoriales et maritimes

La conquête de Taïwan servirait d’autres objectifs de Pékin, tels que ses nombreuses revendications territoriales et maritimes.

« Il faut resituer la problématique du détroit de Taïwan dans un ensemble plus vaste d’expansion globale de la puissance maritime chinoise, précise Marianne Péron-Doise. En contrôlant Taïwan, la Chine pourrait élargir sa zone économique exclusive et apporter des restrictions à la navigation. » Si l’intérêt immédiat porte sur les bâtiments militaires étrangers, étendre sa zone souveraine permettrait aussi à la Chine d’opposer un droit de regard sur la navigation marchande – un levier puissant pour exercer des pressions sur ses voisins ou favoriser ses intérêts.

Le détroit de Taïwan fait partie des espaces maritimes que la Chine voudrait contrôler dans son intégralité, alors qu’il est constitué en partie d’eaux internationales librement ouvertes à la navigation. La perspective que Pékin puisse contrôler cette principale route commerciale entre la mer de Chine du Sud et celle de l’Est inquiète la Corée du Sud et le Japon, dont les économies dépendent beaucoup des importations.

L’objectif serait aussi d’appuyer les revendications chinoises en mer de Chine du Sud, où Pékin tente d’asseoir sa position, au détriment du droit de la mer et de ses voisins. Les contentieux portent principalement sur deux archipels : les îles Paracels, situées dans les eaux internationales au sud de la Chine, et l’archipel Spratleys, située entre le Vietnam, la Malaisie et les Philippines, mais que Pékin revendique fermement, malgré l’éloignement de ses côtes.

Une prise de Taïwan pourrait même raviver la dispute concernant les îles Senkaku, un archipel japonais inhabité situé non loin des côtes orientales de Taïwan.

  • « Il ne serait pas impossible que les Chinois tentent de mettre au pas les Japonais dans la région, ce qui semble préoccuper fortement les autorités japonaises », détaille Marc Julienne.

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