Publié le 17/08/2022
Ebrahim Raïssi, président de la République islamique d'Iran, en novembre 2016

Héloïse FAYET, citée par Nina Soyez pour TV5 Monde

Depuis 2021, l'Iran et les grandes puissances négocient à Vienne afin de ressusciter l'accord international de 2015. Après s'en être retiré en 2018 avec Donald Trump, Washington souhaite réintégrer l'accord. Un compromis «final» est en cours d’étude mais certains éléments font l'objet de vives négociations.

Le processus de signature d’un accord sur le nucléaire iranien serait en bonne voie. C’est en tout cas ce que laisse entendre les différents échos diplomatiques depuis Vienne, où se négocie depuis presqu’un an la nouvelle version du « JCPOA » (Joint Comprehensive Plan of Action) visant à contrôler le programme nucléaire iranien.

L’ancien traité avait été torpillé par Donald Trump en 2018, qui l’avait qualifié de « désastreux » et s’en était retiré en infligeant de lourdes sanctions économiques à l’Iran. Quatre ans après, la République islamique enregistre une inflation de 40% et subit sa pire crise économique depuis la révolution de 1979. « Les tensions s’exacerbent : de nombreuses catégories sociales sont dans la rue et le moindre incident donne lieu à des critiques du système politique », analyse [1] Thierry Coville, chercheur spécialiste de l'Iran dans un entretien réalisé par l'IRIS, l'Institut de Relations Internationales et Stratégiques.

Joe Biden, président des États-Unis élu en 2021, a lui promis de revenir dans l’accord de 2015 durant son mandat. Washington et Téhéran n’entretiennent pas de relations diplomatiques depuis 1980. C’est donc l’Union européenne qui  endosse le rôle d’intermédiaire et qui veille à l’aboutissement des négociations.

Garanties politiques

« Ce qui a été négocié à Vienne début août, c'est un texte qui présente les étapes nécessaires à la signature d'une nouvelle version du JCPOA. Nous ne sommes pas encore sur un accord final comme en 2015. » avertit toutefois Héloise Fayet, chercheuse au Centre des études de sécurité de l'Ifri et coordinatrice du programme Dissuasion et prolifération.

« Si une nouvelle administration américaine défavorable à l’accord arrive au pouvoir en 2024, l'Iran souhaite avoir des garanties lui permettant de s’assurer que l’accord ne sera pas à nouveau dénoncé, et que de nouvelles sanctions ne seront pas appliquées » explique Héloise Fayet.

Si une nouvelle crise se profile dans les prochaines années, l'Iran aura la capacité d'accéder très rapide à l'état de seuil, c’est-à-dire capable de développer une arme nucléaire. Héloise Fayet, chercheuse au Centre des études de sécurité de l'Ifri

Les autorités chiites tiennent aussi à clore la question des sites non déclarés au sein desquels l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) avait retrouvé des traces d'uranium enrichi.

« Après le retrait de l’accord par les États-Unis en 2018, les Iraniens ont considéré que les Américains avaient violé le principe du JCPOA et ne se sont donc plus tenus aux régulations auxquelles ils étaient assignés. Ils en ont profité pour enrichir leur uranium et aujourd’hui ils ont atteint des niveaux d'enrichissement qui n’ont jamais été constaté auparavant. » décrit l’experte.

Ces niveaux d’enrichissements inquiètent de plus en plus la scène internationale notamment à propos des velléités iraniennes de détenir l’arme atomique. Si Mohammed Eslami, chef de l’Organisation iranienne de l’énergie atomique (AEOI) a déclaré le 2 août que l’Iran était en capacité de produire une bombe atomique, il a aussi affirmé que le pouvoir iranien n’était « pas intéressé à le faire ».

En mai, l'Agence internationale de l'énergie atomique a cependant rapporté que les stocks d'uranium enrichi accumulés par l’Iran avaient dépassé de plus de 18 fois la limite autorisée par l'accord international de 2015. Selon des estimations de mi-mai, Téhéran a ainsi porté ses réserves totales à 3809,3 kg, loin du plafond de 202,8 kilos auquel il s'était engagé. La République islamique dispose par ailleurs de 43,1 kg d'uranium enrichi à 60%, seuil proche des 90% nécessaires à la confection d'une bombe.

En cas de signature d’un nouvel accord, la détention d’uranium enrichi pourrait cependant se voir prohibée.

« Ce n’est pas un problème car le nouvel accord prévoit des dispositions pour transférer cet uranium à la Russie, affirme Héloise Fayet. Cependant, toute la connaissance acquise par les scientifiques ne pourra, elle, être oubliée. Si une nouvelle crise se profile dans les prochaines années, l'Iran aura la capacité d'accéder très rapide de développer une arme nucléaire. »

Intérêts mutuels 

Le département d'État s'est jusqu’ici refusé à dire si les Etats-Unis étaient prêts à approuver le plan de l’Union européenne. Mohammad Marandi, conseiller de l'équipe iranienne des négociateurs à Vienne, a toutefois déclaré dans un tweet : « Je ne peux pas affirmer que nous aboutirons à un accord mais nous en sommes plus proches qu’avant ».

La levée des sanctions économiques qui étouffent la population iranienne est l’une des principales motivations pour l’Iran de signer ce nouvel accord. En février, le ministère iranien des Affaires étrangères avait estimé que cette mesure était « indispensable » aux futures négocations. Les États-Unis ne se sont toutefois pas encore exprimé sur la certitude de cette levée, mais tout laisse à croire qu’elle fait partie de l’accord.

Cette signature permettrait aussi à Téhéran de revenir sur la scène internationale, qui s’est retrouvé plus en plus isolé ces derniers mois, notamment depuis qu’Israel, pays ennemi de l’Iran, normalise ses relations avec de plus en plus de pays arabes.Washington a aussi intérêt à voir le processus de négociation aboutir à Vienne.

Il s’agirait de « clore un dossier qui dure, à l’instar de l’Afghanistan, afin de pouvoir se consacrer à des dossiers plus urgents comme la guerre en Ukraine, mais aussi de contribuer à la stabilisation du Moyen-Orient. » analyse l’experte à l’Ifri.

Si les États-Unis paraissent intransigeant sur le dossier et n’ont pas encore donné le feu vert sur le compromis européen, les midterms, élections de mi-mandat, pourraient accéléré le processus du côté de Washington. La clôture du dossier iranien jouerait en la faveur de Joe Biden, dont la popularité est actuellement au plus bas.

Lire l'article sur le site de TV5 Monde. [2]