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Charuwan LOWIRA-LULIN

Inondations et politique en Thaïlande

Lettre du Centre Asie 60, novembre 2011

Quatre mois après la victoire du parti Phuea Thai (« Pour la Thaïlande ») aux élections législatives, amenant au poste de premier ministre Yingluck Shinawatra, la sœur de Thaksin, ancien premier ministre en fuite, les événements climatiques exceptionnels ont constitué un premier test pour le nouveau gouvernement et ont rapidement révélé ses défaillances et sa désorganisation.

Une saison des pluies désastreuse

Suite à une saison de moussons inhabituelles, le Nord, le Nord Est et la plaine centrale de Thaïlande sont inondés depuis juillet 2011. S'aggravant au cours des semaines, les inondations ont frappé fin octobre la région de Bangkok. Soixante-deux provinces sur soixante-dix-sept ont été touchées, avec vingt-six provinces sous plusieurs mètres d'eau. Les dégâts seront considérables en raison de l'ampleur et de la durée du phénomène. On dénombre déjà plus de six cents morts, plusieurs millions de foyers touchés ou évacués, un million de malades. Au total plus de deux millions de personnes sont aujourd'hui au chômage.

Les destructions d'infrastructures routières sont considérables, le deuxième aéroport de Bangkok est sous les eaux, plus de deux millions et demi d'hectares de terre agricole ont été touchés, dont un quart des zones rizicoles du pays. Le tissu industriel est aussi durement frappé : un millier d'usines et des dizaines de milliers de petites et moyennes entreprises sont à l'arrêt. L'activité touristique s'est réduite, avant que les Bangkokiens, pris de panique et fuyant la montée des eaux, se réfugient en masse dans les hôtels des stations balnéaires.

L'évaluation provisoire des dégâts oscille entre 30 et 35 milliards d'euros, et pourrait coûter près de 2 points de PIB sur une prévision de croissance initiale de 4,1 pour l'année 2011, sans compter une crise sanitaire, épidémique, alimentaire et environnementale.

La réponse incohérente d'un gouvernement défaillant

La gravité de la situation à été ignorée par le pouvoir politique, alors que les risques de crue exceptionnelle étaient connus depuis début août 2011, soit dès l'entrée en fonction de Yingluck. Les préoccupations de pure politique politicienne ont accaparé toute l'énergie du nouveau gouvernement, apparemment plus intéressé par les possibilités de grâce royale ou de modification législative devant permettre le libre retour de Thaksin (condamné pour corruption) que par la mise en œuvre de la principale promesse électorale d'augmenter le salaire minimum journalier à 300 baht (environ 7€).

En octobre, soit deux mois après la formation du gouvernement et alors que l'ampleur de la catastrophe naturelle était déjà devenue difficilement gérable (la plaine centrale, grenier à riz, et parcs industriels majeurs étant sous les eaux), le gouvernement, saisi par la panique, a finalement constitué un centre des opérations de secours (FROC-Flood Relief Operation Center). Toutefois, au lieu d'une véritable cellule de crise fondée sur une structure élargie à la hauteur du désastre annoncé, ce centre, présidé par Yingluck et placé sous la responsabilité de deux ministres et d'une équipe de communication, semblait au début plus soucieux de l'image du Premier ministre, impeccablement coiffée et maquillée en toute circonstance, que de la gestion de la catastrophe. Par manque de coordination entre les services compétents et de stratégie, les annonces du FROC, confuses et contradictoires, et l'inexactitude des informations faussement rassurantes, ont retardé les mesures de prévention adéquates pour sauver à temps ce qui aurait encore pu l'être.

L'incompétence ajoutée à la confusion a considérablement entamé la confiance de la population, même celle qui avait voté pour le parti Phuea Thai. Des conflits sont apparus entre la municipalité démocrate de Bangkok et le gouvernement, révoltant la population en détresse. Les dons gérés au début par deux députés du parti Phuea Thai, ont tardé à parvenir aux victimes. Selon la presse, ils auraient été prioritairement utilisés au profit des districts favorables aux chemises rouges, ou distribués au nom de députés de la majorité, voire de Thaksin. L'annonce de l'évacuation précipitée par Yingluck du bâtiment du FROC à l'aéroport de Don Muang, abandonnant face à la montée des eaux, six cents personnes sans nourriture et sans électricité réfugiées à l'étage de ce même bâtiment, et la disparition dans les inondations d'une grande quantité de dons, ont fait voler en éclats l'image d'un premier ministre femme dirigeante d'entreprise et manager accomplie.

Désorganisation et désobéissance se sont installées, menant même à des affrontements entre les populations et l'administration sur la gestion des passages de l'eau, fort complexe, tout le pays et surtout la plaine centrale et Bangkok étant quadrillé par d'innombrable canaux. Le principal canal d'adduction d'eau potable pour la ville de Bangkok, a été mis en péril, des digues de protection ayant été par endroits détruites. Des députés de la majorité prennent dans leur fief des mesures opposées à celles des directives de l'administration, dans un chacun-pour-soi généralisé.

Le gouvernement semble avoir également perdu la confiance des étrangers. Ainsi certains grands groupes internationaux ont déjà menacé de se délocaliser, alors que les aides en provenance de l'étranger sont allées, par souci d'efficacité, plutôt vers les organismes comme la Croix Rouge que vers les services de l'Etat. Quant aux bâtiments de la flotte américaine arrivés sur zone pour apporter une aide, ils sont repartis en l'absence de réponse claire des autorités politiques.

Retour en grâce de l'armée ?

Devant un tel désastre, Yingluck a refusé de déclarer le pays en état d'urgence pour catastrophe nationale, prétextant que la présence de l'armée, pourtant première force logistique du pays, pourrait « effrayer » les pays étrangers. En réalité son objectif est d'empêcher le transfert de pouvoir de décision à l'armée et surtout de ne pas lui donner un rôle valorisant. Bête noire des chemises rouges depuis les événements tragiques du printemps 2010 à Bangkok, l'armée, qui participe au sauvetage et à la protection de la population, est la seule institution qui résiste à la mainmise du gouvernement Phuea Thai.

D'ailleurs l'actuel gouvernement cherchait avec insistance ces dernières semaines à modifier les procédures de nomination des responsables militaires. En effet le décret royal de 2008 (pris après le coup d'Etat militaire de 2006 qui a renversé le gouvernement Thaksin), précise la composition du comité des sept membres chargés de désigner les hauts responsables de l'Armée. Ce comité ne comporte que deux membres politiques (ministre et vice ministre de la défense), ceci pour éviter les choix à caractère politique. En 2003, Thaksin avait fait nommer son cousin comme chef de l'Armée de terre, et en 2006, il avait réussi à mettre en place comme principaux responsables de la région militaire de Bangkok d'anciens membres de sa promotion de cadets.

Jusqu'à présent dégradée, l'image de l'armée a été singulièrement rehaussée par les secours qu'elle apporte à la population. Alors qu'à l'inverse, la côte du gouvernement s'est effondrée.

Les limites du système « Thaksin pense, Phuea Thai agit »

Les erreurs du gouvernement dans la gestion de la crise n'ont fait que confirmer l'incapacité de Yingluck à diriger et mis en évidence son rôle de prête-nom de son frère. Depuis sa prise de fonction, ce n'est un secret pour personne que les mesures prises, ou les nominations de ministres, conseillers et hauts fonctionnaires, sont inspirées par Thaksin. L'actuel conseil des ministres est une simple chambre d'enregistrement. Ceci accrédite l'idée que le seul objectif de Phuea Thai était de s'emparer du pouvoir et de gérer les affaires courantes en attendant le retour de Thaksin.

Au cours des premiers mois du nouveau gouvernement, l'influence de Thaksin était perceptible. Il a fait réinstaller par sa sœur, une mainmise sur l'administration, plaçant ses hommes aux postes de hauts fonctionnaires, de gouverneurs des provinces, à la direction des grandes entreprises nationales, et nommé le frère de sa femme comme chef de la Police. Il puise dans son vivier de fidèles issus de la police et de l'armée. Des militants Nor Por Chor ou les Chemises Rouges, ont été récompensés, certains comme députés (sur la liste proportionnelle), d'autres nommés conseillers ou chefs de cabinets.

L'installation de villages et de districts rouges, symbolisée par un drapeau rouge et une photo de Thaksin, se poursuit. Un climat de scission règne sur le pays, avec la présence d'une véritable milice de Chemises Rouges embrigadée à travers un réseau de presse et de radio au ton virulent, bien loin de l'image de réconciliatrice que donnait Yingluck.

Toutefois, alors qu'il apparaissait quotidiennement par vidéo transmission avant les élections et qu'il était apparu triomphant après la victoire de sa sœur aux élections, depuis l'arrivée des inondations, Thaksin Shinawatra est devenu plus discret. Son retour serait-il compromis ? Les conditions climatiques et la médiocrité du gouvernement ont incontestablement retardé le calendrier de retour que s'était fixé Thaksin. Devant les événements catastrophiques, ses hommes en place étaient en attente de directives qui ne sont pas arrivées à temps.

La situation présente démontre les limites du système « Thaksin pense, Phuea Thai agit ». Combien de temps le gouvernement pourra-t-il tenir ? Thaksin pourra-t-il nier sa part de responsabilité dans le naufrage du gouvernement qu'il a fait installer, mais surtout dans la désagrégation de la société qui en est issue ?

Et maintenant ?

La presse commence à appeler Yingluck à démissionner, mais dans la culture politique thaie la démission pour assumer ses responsabilités est un fait rarissime. Surtout, Yingluck est la carte maîtresse de Thaksin pour le laver de toutes ses condamnations, or sa mission n'est pas encore accomplie. Il est donc peu probable qu'elle démissionne. Une motion de censure n'aurait aussi que peu de chance d'aboutir : bien que certains députés de la majorité puissent être tentés d'abandonner Yingluck, la probabilité qu'ils le fassent est faible car elle tient d'éventuels contestataires entre ses mains. L'exclusion du parti entraîne automatiquement la perte de leur mandat électif, et les responsables politiques de son parti ont remis une lettre de démission non datée, comme c'était l'usage dans le précédent gouvernement de Thaksin.

Si la situation générale se dégrade encore, avec l'accord tacite de la population, l'armée comme par le passé, résistera-t-elle à reprendre la main? Le dernier coup d'Etat, en 2006, n'aurait peut être pas eu lieu si Thaksin, mis en cause dans les affaires de corruption et face à la contestation majeure, avait démissionné. Mais une intervention de l'armée provoquerait immanquablement une violente résistance des chemises rouges, de mieux en mieux structurées et installées dans l'appareil d'état.

Pour l'armée, les limites de l'inacceptable ne sont pas encore atteintes tant que le décret royal de 2008 sur les conditions de nomination militaire n'est pas touché ou que des modifications de la constitution permettant d'effacer les poursuites contre Thaksin pour fait de corruption ne sont pas votées.

Lors du conseil des ministres du 15 novembre tenu à huis clos et en l'absence de Yingluck (probablement pour la dédouaner), le gouvernement a tenté de modifier le décret traditionnel sur la grâce royale (accordée à l'occasion de l'anniversaire du Roi le 5 décembre) en étendant la grâce aux faits de corruption et même aux condamnés qui se sont soustraits à l'accomplissement d'une partie de leur peine, ce qui aurait profité évidemment à Thaksin. Cette décision, éventée par un ministre de la coalition, a suscité un tollé général. Aussitôt, les chemises rouges, soutien de Thaksin, ont proféré des menaces d'affrontement. Signal ou coïncidence de calendrier, l'armée a remanié d'importants postes de commandements. Le projet a finalement été abandonné.

Ces rebondissements ont encore affaibli le crédit du gouvernement, comme en témoignent les sondages montrant des opinions très majoritairement défavorables. Le danger qui guette le gouvernement viendra autant de son obsession à faire revenir Thaksin que de l'exaspération et de la détresse de populations abandonnées trop longtemps dans l'eau insalubre.

Charuwan Lowira-Lulin, chercheur associée au Centre Asie

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