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2015
Publications Editoriaux de l'Ifri

Discours d’ouverture de la 8e édition de la World Policy Conference par Thierry de Montbrial

Montreux, 20 novembre 2015

La 8e édition de la World Policy Conference - la WPC comme nous l’appelons - s’ouvre exactement une semaine après les actes terroristes commis à Paris par le soi-disant « État Islamique ». Le monde civilisé, sous toutes ses formes héritées de l’histoire, avec toute sa diversité et sa richesse, pleure et s’indigne devant cette barbarie. L’indignation fait ressortir les aspirations humaines dans ce qu’elles peuvent avoir de meilleur, mais elle ne suffit pas. On ne vaincra pas le terrorisme ni les autres maux du monde contemporain en se cantonnant dans le registre des émotions.

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Seul l’apprentissage d’une politique authentiquement internationale dans l’acception la plus élevée du terme, permettra au monde de franchir le XXIe siècle sans retomber dans des drames comparables en ampleur à ceux qui l’ont tant bouleversé au XXe.

 

Tel est l’état d’esprit qui nous a animé en lançant la WPC de l’autre côté du lac, à Evian, en 2008. Notre objectif est de contribuer à améliorer la gouvernance dans tous ses aspects, afin de promouvoir un monde plus ouvert, plus prospère, plus juste et respectueux de la diversité des États et des nations. Le respect est essentiel. Toute forme d’idéologie conquérante, même au nom des droits de l’homme, est nuisible à la paix. Chaque peuple a son histoire. Chaque peuple a sa culture, ses traditions. Chaque peuple mûrit à son propre rythme et élabore ses propres solutions. C’est pourquoi nous cherchons à rassembler un nombre toujours limité de personnalités de haut niveau originaires des cinq continents - dirigeants politiques et économiques, représentants de la société civile, chercheurs et journalistes - dans un climat de confiance et un esprit de tolérance, pour réfléchir, débattre et proposer des solutions constructives aux grands enjeux régionaux et internationaux. Nous nous appliquons à donner la parole à des représentants de puissances moyennes, dont les points de vue sont trop souvent peu audibles dans les débats, alors que leur méconnaissance explique tant d’erreurs historiques, y compris dans le passé récent. Ainsi nous sommes nous réunis l’an dernier à Séoul. Le discours qu’a prononcé à cette occasion Mme Park Geun-Hye, présidente de la République de Corée, a fait date. Cette année, nous sommes à Montreux, et je remercie M. Didier Burkhalter, conseiller fédéral et président de la confédération helvétique en 2014, chef du Département fédéral des Affaires étrangères, d’avoir accepté de prononcer l’allocution d’ouverture de la présente rencontre. En raison de sa position héritée d’une histoire extraordinaire au cœur de l’Europe, la Suisse joue un rôle unique dans le monde contemporain, et illustre bien à mon sens la richesse de cette notion de puissance moyenne qui nous est chère, où il s’agit en un sens très large de la capacité d’exercer une influence positive et stabilisatrice sur l’environnement mondial ou tout au moins régional. Je crois en particulier qu’aujourd’hui comme dans le passé la neutralité peut rester un atout important et l’expérience de la confédération helvétique est à cet égard un bien commun de l’humanité.

 

La première WPC a eu lieu à Evian, début octobre 2008, quelques jours seulement après la faillite de Lehman Brothers et donc dans un contexte illustrant ô combien la nécessité de renforcer la gouvernance mondiale. C’était également un grand moment de tension en Europe autour de la crise géorgienne. Dmitri Medvedev, alors président de la Fédération de Russie, a saisi l’occasion de notre conférence pour développer une proposition de mise à jour de la Charte d’Helsinki. Cette proposition reste à mon sens plus que jamais d’actualité. Depuis 2008, le monde a traversé bien des crises, économiques et politiques, et l’organisation de sa gouvernance marque toujours un ou plusieurs temps de retard, face à des interdépendances croissantes et mal maîtrisées. C’est pourquoi notre projet de la WPC ne sera jamais trop ambitieux.

 

Cette huitième édition s’ouvre sous le choc des attentats de Paris. La coexistence pacifique des religions est désormais une question géopolitique majeure et nous en parlerons avec le président Thomas Boni Yayi. Mais le fait est que la manipulation politique de l’Islam, cynique, haineuse et monstrueuse, par des leaders sataniques qui endoctrinent des jeunes sans repère pour en faire des kamikazes, est devenue une menace planétaire. Ce fléau vient d’endeuiller la France et il peut s’abattre n’importe où et n’importe quand. Mais nul ne peut ignorer que sa première victime est le monde musulman qu’il mine à petit feu. Ce n’est pas ici le lieu d’examiner les dispositions policières ou judiciaires, les actions dans l’ordre du renseignement, ou plus généralement les mesures d’adaptation interne rendues nécessaires dans beaucoup de pays par cette forme de guerre, justement qualifiée par les experts d’asymétrique et de basse intensité. En revanche, nous devons aborder ici la question des conditions diplomatiques propres à renverser la tendance ininterrompue depuis la fin de la guerre froide à l’accroissement du chaos au Moyen-Orient. Aucun État de la région ne pourrait espérer en sortir indemne, si elle se poursuivait. Je veux croire qu’avec l’accord nucléaire sur l’Iran, un renversement est devenu possible. Il reste à le rendre probable, et pour cela il faudra beaucoup d’efforts, partagés entre les principales puissances régionales et extérieures directement concernées.

 

La reconstruction d’un ordre viable au Moyen-Orient sera une œuvre de longue haleine. Elle ne sera pas aboutie sans le règlement du conflit israélo-palestinien, vieux maintenant de près de 70 ans. À court terme, l’Union Européenne doit aussi faire face à un afflux de réfugiés, qui la soumet à nouveau à rude épreuve. La conjonction de la crise de la zone euro, toujours susceptible de rebondir, de la perspective d’un Brexit, de la crise des réfugiés, de la montée des populismes, constitue une menace potentiellement existentielle pour l’Union. Or sa survie et même son renforcement sont des conditions essentielles à la consolidation de la gouvernance mondiale dans son ensemble. Nous aurons donc évidemment ici à parler de la crise des réfugiés, qui dans une large mesure renvoie à la nécessité d’un nouvel ordre au Moyen-Orient, mais aussi au développement de l’Afrique, auquel je souhaiterais que la WPC accorde une attention croissante. En amont de tous ces problèmes, il convient de souligner l’extrême importance de l’éducation.

 

Le Moyen-Orient au sens large est certainement la principale préoccupation géopolitique du moment, mais il y en a d’autres. Je pense à la Russie et à l’Ukraine bien sûr mais également aux tensions en Asie de l’Est, dont nous avons beaucoup parlé à Séoul et qui seront également débattues à Montreux. Sur ces deux fronts, il me semble discerner quelques signes encourageants. Mais comme on dit en français une, et je dirais même deux hirondelles ne font pas le printemps.

 

Avec l’interdépendance croissante, la politique et l’économie internationales sont de plus en plus enchevêtrées. Les questions classiques de coopération économique et monétaire conservent toute leur importance, d’autant plus que malgré les progrès accomplis, les instabilités potentielles héritées de la crise de 2007-2008 sont loin d’avoir disparu. Mais il me semble que nous devons aussi accorder une place importante, au sein de la WPC, aux questions de « géoéconomie », c’est-à-dire celles où les leviers économiques sont utilisés par les États à des fins également géopolitiques. Je pense à la pratique des sanctions, à la politique énergétique et notamment celle des oléoducs et des gazoducs ; mais aussi typiquement à la multiplication des accords commerciaux, bilatéraux ou plurirégionaux, aux dépens du paradigme multilatéral de l’OMC. C’est dans cette perspective qu’il convient de débattre du TPP qui vient d’être conclu, ou du TTIP encore à venir. Je pense aussi à la vision chinoise de la route de la soie, et à la création de l’AIIB qui bouscule quelque peu l’ordre occidental issu de la Seconde Guerre mondiale.

 

Mon objectif dans ce propos introductif n’est pas de vous présenter le programme de ces trois journées de façon détaillée et nous aborderons bien d’autres sujets essentiels, comme l’énergie en général, l’alimentation, l’eau, la santé, ou encore les technologies numériques, qui ont tous une incidence du point de vue de la gouvernance mondiale et donc sur la construction progressive d’un véritable vouloir vivre ensemble à l’échelle planétaire. Mais je voudrais conclure en affirmant la nécessité de garder toujours la préoccupation éthique à l’esprit, quand on traite de la construction progressive d’une gouvernance mondiale capable, comme je le disais au début, de maintenir un monde raisonnablement ouvert et tolérant. À court terme, une telle construction suppose un comportement réaliste et pragmatique de la part des parties prenantes. On ne dira jamais assez combien l’idéologie est mauvaise conseillère en la matière. À long terme cependant, les conditions de viabilité de toute organisation sont fondamentalement d’ordre éthique. Alors que l’idéologie sépare, l’éthique doit rapprocher. Le moyen terme, la durée intermédiaire, est le champ temporel des décideurs, toujours obligés de naviguer entre des exigences plus ou moins compatibles et contradictoires. C’est pourquoi nous souhaitons accorder une place croissante aux considérations éthiques dans la WPC, en commençant dès cette année par notre façon d’aborder le numérique ou encore le Climat, puisque nous nous réunissons à la veille de la COP21.

 

À propos de la COP21, il y a encore un aspect de la gouvernance mondiale qu’il convient de souligner. Il s’agit de la complexité politique mais aussi technique, sans précédent, des négociations quand on aborde un sujet réellement planétaire. Malgré leur expérience millénaire, les diplomates en sont encore à tâtonner, et la négociation sur le climat a, également de ce point de vue, une importance capitale.

 

« Rien de nouveau sous le soleil », dit l’Ecclésiaste. Rien, et certainement pas la coexistence de la civilisation et de la barbarie. Rien, si ce n’est une accélération de l’Histoire également sans précédent, au cœur de laquelle se poursuit la plus grande révolution technologique que le monde ait connue, et qui nous fait entrer, remplis de crainte mais aussi d’espérance, dans des univers inconnus.

 

Je vous remercie.

 

 

Mots-clés
Gouvernance mondiale