01
sep
2008
Editoriaux de l'Ifri Repères sur la Turquie

Turquie : le discours de la crise Repères sur la Turquie n°1, septembre 2008

Turquie: le discours de la crise

La Turquie vit depuis 2007 dans une atmosphère de crise permanente qui suscite à la fois intérêt et incompréhension. La lutte pour le pouvoir semble impliquer des protagonistes toujours plus nombreux et la presse tourne en spectacle les différents épisodes de la crise.

 

Turquie: le discours de la crise

La Turquie vit depuis 2007 dans une atmosphère de crise permanente qui suscite à la fois intérêt et incompréhension. Au cours des trente dernières années le pays a en fait traversé une série de crises économiques et politiques que l'on peut voir comme les manifestations successives d'un même malaise, ou, de façon plus optimiste, comme les étapes d'un lent processus de maturation sociopolitique. Depuis le début du mois de juillet, la décomposition semble cependant s'accélérer, entre rumeurs de coups d'Etat (l'affaire Ergenekon), attentats sanglants (fusillade devant le consulat américain, attentat à la bombe dans un quartier populaire d'Istanbul) et confrontations politiques de fond, portées au tribunal (le procès contre l'AKP pour activités anti-laïques). La lutte pour le pouvoir semble impliquer des protagonistes toujours plus nombreux et la presse tourne en spectacle les différents épisodes de la crise.

 

L'émergence du "discours de la crise"

On peut considérer que les crises politiques récurrentes en Turquie sont liées aux particularités d'une structure institutionnelle rigide, aujourd'hui " travaillée " par les mutations profondes d'une société qui commence à peine à s'émanciper d'une tutelle étatique toute-puissante. La constitution adoptée après le coup d'Etat de 1980 instaure une séparation des pouvoirs problématique ; celle-ci se combine avec des lois d'organisation politique restrictives, comme la loi sur les partis ; l'armée continue d'exercer sur la vie politique une influence difficile à mesurer. C'est dans ce cadre contraignant que se cristallise l'affrontement théorique entre les deux " camps " de la société turque : pour la plupart des commentateurs occidentaux, il est entendu que les " républicains kémalistes " résistent aujourd'hui aux " musulmans démocrates ", dans un jeu concurrentiel de redistribution du pouvoir.

Dans ce processus d'ajustement heurté, un élément prend aujourd'hui des proportions inédites : le discours sur la crise semble jouer un rôle aussi important que la crise elle-même. Simple commentaire factuel ou livraison au quotidien de révélations explosives, ce " discours de la crise ", émanant d'abord des acteurs politiques, puis formalisé, enrichi et élaboré par les médias, monte désormais en puissance et s'autonomise, entre rationalisation et mise en scène d'un spectacle à rebondissements.

Quelles sont les origines et les implications de ce phénomène ? Il ne s'agit pas ici de nier l'instabilité chronique du système politique turc ou de sous-estimer les risques de nouvelles poussées de violence. Nous souhaitons en revanche intégrer dans notre analyse de la situation quelques aspects rhétoriques qui suggèrent que les acteurs se dotent progressivement d'une sorte de méthodologie de la crise. L'intensification de la communication autour de la crise révèle en effet que les acteurs du jeu politique en ont une pratique de plus en plus sophistiquée, voire distanciée. Sans entrer trop avant dans l'habituelle théorie du complot, on souhaite surtout démontrer ici que les producteurs de ce discours de crise n'en maîtrisent pas toujours les conséquences à moyen terme.

 

Autour du cas Ergenekon

L'affaire Ergenekon fournit une excellente matière première pour étudier le discours de la crise en Turquie. Ce réseau occulte, soupçonné de constituer un véritable " Etat dans l'Etat ", fait à nouveau la une de l'actualité turque au début du mois de juillet 2008 à la suite d'une vague spectaculaire d'arrestations, visant entre autres plusieurs anciens cadres de l'armée et de la gendarmerie, ainsi que le très influent Président de la Chambre de Commerce d'Ankara, ou encore un éditorialiste du quotidien Cumhuriyet. Ces coups de filets dans les milieux notables interviennent sur une toile de fond politique très sensible, puisque la Turquie vit au rythme du procès pour l'interdiction du parti de gouvernement AKP. Dans ce contexte tendu, les journaux turcs relatent les préparatifs d'un coup d'Etat militaire prétendument tramé au sein d'Ergenekon, évoquant des troubles civils imminents et des assassinats politiques planifiés.

Ces révélations concentrent rapidement toute l'attention des hommes politiques et des analystes. Certains avancent que l'AKP, en difficulté, utilise l'affaire pour faire diversion ; les zélateurs du parti insistent au contraire sur le courage du gouvernement qui s'attaque enfin à " l'Etat profond " [1]. Les acteurs de la crise discutent par médias interposés, sur un ton de plus en plus polémique. Le journaliste Fikret Bila note dans Milliyet le 17 juillet qu'une énorme attente s'instaure autour du procès Ergenekon, qui pourrait éclairer tout un pan de l'histoire politique occulte de la Turquie de ces vingt dernières années. Le Procureur général de la République du Tribunal d'Istanbul, Aykut Cengiz Engin, déclare de son côté que " ce qui est paru dans les médias jusqu'à aujourd'hui ne reflète pas la réalité ".

Ce qui apparaît au travers de cette controverse, c'est surtout que les médias turcs relaient les luttes de pouvoir en les mettant en scène, suggérant systématiquement que ce qui se donne à voir n'est que la partie émergée d'un iceberg de contradictions et de conspirations. Le discours qui décrit la crise dans la presse est de plus en plus élaboré et dématérialisé : étayé par un mélange de preuves matérielles et de rumeurs souvent présentées sur le même plan, il mélange prévisions, menaces et annonces prophétiques. Les propos des acteurs sont souvent cités hors contexte pour faire monter l'intensité dramatique et des issues improbables sont imaginées ; le public turc se familiarise ainsi rapidement avec les pires scénarios catastrophe [2]. Le discours semble finalement prendre de plus en plus d'importance par rapport à la crise elle-même et l'incertitude continue de régner sur la gravité réelle de la situation.

Les acteurs de la crise s'expriment parfois directement, y compris via les nouveaux médias : en avril 2007, la publication par l'état-major turc d'un mémorandum virtuel sur le site internet de l'armée a même été qualifiée de " cyber-coup d'Etat ". Mais les journalistes ont souvent un rôle central, relayant les messages officiels et choisissant les analystes, sans que le positionnement de ceux-ci soit toujours immédiatement lisible. Les luttes d'influence s'exercent donc également avec l'aide des médias, qui ne sont pas neutres. Ragıp Duran souligne bien que les médias turcs ne sont " pas indépendants (...) financièrement et économiquement, et par conséquent politiquement et idéologiquement ", et sont à la merci d'une instrumentalisation [3].

 

Pourquoi discourir sur la crise ?

On peut tenter d'expliquer la montée en puissance de ce discours de la crise et de comprendre sa fonction. Cette avalanche de commentaires et de spéculations est d'abord le signe évident du malaise d'un pays qui peine à générer un nouveau consensus social autour de valeurs partagées. Les paramètres de la crise politique sont constamment présents à l'état latent en Turquie et les moments d'absence de crise s'y apparentent davantage à des périodes de cessez-le-feu entre les différentes parties. Le commentaire autour de la crise peut dans ces conditions fonctionner comme un avertissement, une sorte d'appel préventif à la raison afin d'empêcher le conflit d'éclater physiquement ou de monter en puissance.

Ainsi le journal à grand tirage Hürriyet titrait-il le 10 février 2008, après l'adoption par l'assemblée de l'amendement constitutionnel concernant le port du voile à l'université : " 411 mains se sont levées pour le chaos " (en référence au nombre d'élus qui avaient voté le projet de loi). Conçu comme un avertissement, une sorte d'ultime appel au bon sens, cette " une " dramatise en même temps dangereusement les enjeux du débat. Le drame et la théorie du complot sont justement des classiques de la culture politique turque ; les acteurs politiques sont généralement considérés comme des maîtres de l'intrigue qui jouent sur les peurs pour influencer le grand public. Public dont l'attitude est assez schizoïde face à la gravité des événements, toujours difficile à mesurer : au-delà de l'inquiétude immédiate qu'il suscite, le discours de la crise est en fait suivi comme un feuilleton et devient une sorte de distraction cathartique.

Contrairement aux crises économiques, qui enclenchent généralement une dynamique de restructuration salutaire, les crises politiques semblent s'enchaîner en Turquie sans issue décisive. Chaque moment d'affrontement entre des acteurs sociaux arc-boutés sur leurs principes ou leurs privilèges aboutit en fin de compte à une re-légitimation des institutions en place, voire à un appel à l'armée comme ultime recours. Rompant l'enchaînement des événements, le commentaire médiatique contribue dans ces circonstances à identifier les protagonistes du conflit, gelant indirectement le rapport de forces. Le discours de la crise pourrait donc aussi avoir pour objectif final de rétablir l'ordre, au prétexte de convoquer la raison.

Les plus optimistes estimeront au contraire que le débat autour de la crise permet à la société turque d'avancer sur la voie du progrès politique. Il traduit certes une prise de conscience et permet d'exprimer les inquiétudes de la société civile. Mais il ne faut pas perdre de vue que la crise reste un moment crucial pour faire passer des agendas politiques. Elle accroît en effet la visibilité des acteurs politiques et leur offre une occasion de manipuler les équilibres, notamment électoraux, par la menace. Tout discours réveillant en Turquie la peur du fondamentalisme islamique, tels les avertissements lancés par le camp laïc au printemps 2007 pour empêcher l'élection d'Abdullah Gül à la présidence de la République, toute évocation d'un possible coup d'Etat militaire, toute menace même fantasmée sur l'unité de l'Etat, renforce le malaise psychologique de l'opinion et peut la rendre influençable. La manipulation n'est cependant pas toujours efficace : au bout du compte, la campagne menée par les ultra-laïcs contre l'AKP en 2007 a produit l'effet inverse de celui recherché, puisque le parti est sorti renforcé (47% des suffrages) des législatives anticipées du mois de juillet.

 

Les limites d'un artifice : jusqu'où peut-on " utiliser " la crise ?

Le " discours de la crise " nous semble donc en partie artificiel et sans conteste instrumentalisé. Il participe d'une mise à distance superstitieuse tout autant que d'une volonté de manipuler les enjeux de pouvoir. Au-delà de ce constat, il est important d'évaluer son impact à moyen terme, notamment hors des frontières du pays. De ce qui précède, on aura compris que le discours de la crise peut avoir un double impact, contradictoire : un impact stabilisateur, puisque tout en identifiant les forces en présence, il déplace la guerre sur le terrain rhétorique ; mais aussi déstabilisant, comme en témoigne le retournement très rapide des anticipations des investisseurs occidentaux sur la Turquie après les révélations sur Ergenekon et les attentats d'Istanbul. La tolérance moyenne des observateurs étrangers face à l'agitation politique chronique en Turquie est assez élevée, mais la rumeur d'un coup d'Etat, entourée d'une certaine opacité, les trouble en revanche toujours profondément.

Dans ce même ordre d'idées, il est important de s'interroger sur l'effet de l'intervention des acteurs extérieurs dans le jeu interne en Turquie. En essayant de temporiser, ou même de se poser en médiateurs, les institutions européennes ont peut-être joué au contraire un rôle d'amplificateur de la crise ; la Commission ou le Parlement européen ont en effet donné le sentiment de soutenir ouvertement l'AKP alors que celui-ci était contesté par son électorat même, tant sur le plan de la tactique politique que sur son positionnement de fond. Les différentes composantes de la machine européenne étant assez mal identifiées par l'opinion turque, les soupçons de connivence et d'ingérence se multiplient, ce qui met à mal le programme des réformes pour l'adhésion à l'UE.

Que nous révèle finalement tout ceci sur l'évolution du système politique et économique turc ? Sur le plan politique, la crise fournit malgré tout une bonne opportunité pour évaluer l'état de la démocratisation du pays. C'est une période d'intense débat, sur le mode cacophonique, entre tentative de lavage de cerveau et volonté de remise en cause. Les cartes sont sur la table et le jeu est plus ouvert. Ceci compte d'autant plus que la Turquie reste un pays profondément cloisonné, doté d'une structure politique peu transparente et en manque de consensus social et politique. L'observateur optimiste pourra donc avancer que les épisodes de crise permettent l'émergence d'une conscience collective et ouvrent de nouveaux espaces d'expression à la société civile. Celle-ci ne semble cependant pas encore en mesure de dépasser ses antagonismes et de proposer une alternative politique qui puisse rassembler au-delà des clivages. Le jeu politique turc, très pluraliste, extrêmement complexe à décrypter, ne s'organise pas encore sur le mode transactionnel et l'affrontement demeure le mode privilégié de résolution des conflits, même s'il ne dégénère pas forcément en guerre civile.

Sur le plan économique, force est de constater que la Turquie a désormais franchi plusieurs paliers décisifs. C'est une économie suffisamment dématérialisée pour être sensible à des paramètres de décision d'ordre psychologique ; c'est également une économie de plus en plus globalisée. C'est pourquoi l'instabilité politique risque toujours de rétroagir sur le terrain économique, y compris par le biais du discours. Rappelons que les protagonistes de la crise, ou ceux qui la commentent, ne contrôlent pas l'issue économique du processus de lutte politique qu'ils ont enclenché. Ils ne perçoivent sans doute pas encore clairement le danger qu'il existe aujourd'hui à " jouer " avec le sujet de la crise politique et les rumeurs de coup d'Etat, lorsque l'on ne maîtrise pas l'agenda de ses principaux bailleurs. Pour pouvoir progresser économiquement et politiquement, la Turquie doit donc impérativement sortir de la fascination de la crise ; les acteurs du champ politique turc doivent surtout cesser d'utiliser la menace de la crise comme un moyen de chantage permanent [4].


[1] Selon Jean Marcou, la notion d'" Etat profond " désigne en Turquie " un pouvoir occulte instrumentalisé par certains secteurs de l'Etat, des nationalistes et des milieux mafieux, pour s'opposer à la démocratisation et à l'européanisation de l'Etat kémaliste " (OVIPOT, post du 2 juillet 2008). Dans une définition plus essentialiste, Baskın Oran affirme quant à lui que l'Etat profond se manifeste lorsque certains représentants de l'Etat ou institutions dépassent leurs prérogatives légitimes et recourent à la violence pour défendre des intérêts spécifiques.

[2] Murat Belge, écrivain, éditorialiste et militant pour les droits civiques, évoquait dès mars 2008 dans une interview pour Tempo la possibilité d'une connexion entre le procès contre l'AKP et l'enquête Ergenekon. Selon Belge nous ne voyons pour le moment que " la pointe de l'iceberg " de l'Etat profond et un scénario de type " Z " de Costa Gavras serait toujours possible (dans le film, l'armée et la police ayant trempé ensemble dans un assassinat sont malmenées par un journaliste et un procureur, mais finissent par retourner la situation et obtiennent le limogeage du procureur et la condamnation du journaliste, sur fond de répression très dure).

[3] Ragıp Duran, " AKP / Ergenekon çatışmasında korsan medya ", [www.sansursuz.com], 08-07-2008. La crise politique actuelle lui inspire l'image des " médias pirates ", ou médias qui n'ont qu'un œil, tellement polarisés qu'ils présentent systématiquement un seul point de vue et focalisent leurs critiques sur un seul adversaire.

[4] Dans la veine d'un Deniz Baykal, leader du CHP, loin de se réjouir dans la période d'accalmie relative faisant suite à la décision des juges de ne pas interdire l'AKP et précisant que " cette décision ne dissipe pas la crise, mais confirme son existence réelle "...