Arabie Saoudite : la guerre des trois n’a pas eu lieu
La « saoudité » reste difficile à définir, et elle suggère à la fois un type de débat politique très spécifique et la peur profonde d’une implosion immaîtrisable. C’est dans ce cadre que s’inscrit la relation conflictuelle avec le Qatar, représentant pour Riyad une idéologie des Frères musulmans antagonique avec ses propres conceptions. La modification de l’ordre de succession royal entérine un saut de génération, et un printemps arabe ne semble pas devoir toucher prochainement Riyad.
L’Arabie Saoudite souffre d’une image dégradée dans l’opinion. Sa mauvaise réputation est en grande partie la somme des malentendus accumulés sur son nom. Car son système politique et social est méconnu, principalement chez les intellectuels, et accessoirement parmi les politiques. Bien sûr, il est trop différent du nôtre pour que nous puissions en épouser les valeurs. Bien sûr, nous ne souhaiterions pas l’importer dans notre pays. Mais, comme le suggérait Montaigne, chacun a finalement le dieu de sa nourrice et de son roi. Ce qui compte, c’est le facteur humain, le plus petit dénominateur commun certes, mais le seul dénominateur qui vaille.
Dans le désert on ramasse les diamants, à la ville on les taille, on les polit et on les monte
Longtemps la « saoudité » authentique ne fut conçue par les intéressés eux-mêmes que comme la résultante instable d’un petit nombre d’éléments fédérateurs : une population essentiellement tribale, guerrière, chargée de valeurs bédouines, acceptant la férule du clan des Al-Saoud, sous l’œil exigeant d’imams unitaristes, les descendants d’Ibn Abdel Wahhab. Les autres natifs n’étaient qu’accessoires : les sans racines tribales prouvées, les sédentaires des villes pourtant souvent majoritaires, les esclaves et leurs descendants, les étrangers tardivement intégrés, les musulmans non wahhabites, les pan-arabisants engagés, les nationalistes égarés… Autant de satellites perçus et traités comme des éléments périphériques du modèle dominant, des exceptions confirmant la règle.
Les fondements de ce modèle original demeurent solides. Car quiconque entreprend de vivre en dehors de sa communauté, tout individu isolé sans richesse ni filiation bien établie a une vie plus difficile que les autres, n’ayant aucun groupe derrière lui pour protéger des attaques sur sa personne ou sur ses biens. Dans les villes, dans leurs Majlis, les Bédouins ont gardé leurs coutumes et, aujourd’hui encore, dès qu’ils peuvent se précipiter dans le désert pour un prétexte ou un autre – une pluie bénéfique, un long week-end –, ils continuent de s’enfoncer dans les dunes… Ils représentent encore 70 % de la population actuelle. […]
PLAN
- Dans le désert on ramasse les diamants, à la ville on les taille, on les polit et on les monte
- Comment peut-on être Saoudien ? - Voter… encore un pas à franchir
- L’irréductible petit village qatari, le Monaco bahreïni et le bourbier yéménite
- Je crains les rois même s’ils apportent des cadeaux
Jacques-Jocelyn Paul est le pseudonyme d’un collectif : deux Français, un économiste et un professeur de lettres, et un homme d’affaires saoudien. Ils ont récemment publié Arabie Saoudite. L’incontournable, Paris, Riveneuve éditions, 2016.
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