De l'Afrique à l'Ukraine : enquête auprès de prisonniers de guerre africains
Quand en novembre 2025 T.W. a reçu une lettre d’invitation pour se rendre en Russie, il n’arrivait pas le croire. En septembre, il avait rencontré une jeune femme russe malade à l’hôpital dans lequel il travaillait comme infirmier, à Kampala. Une fois cette dernière repartie en Russie, ils avaient continué à correspondre à distance sur les réseaux sociaux. A sa grande surprise, elle l’a invité pour qu’il vienne étudier et travailler dans son pays. Elle se proposait même de payer son billet d’avion. Heureux de cette opportunité, T.W. n’a prévenu de son départ ni sa famille ni son employeur.
Titre
L'étude en bref
Les autorités russes mènent une campagne de recrutement de combattants non professionnels en Afrique subsaharienne en utilisant la plupart du temps le mensonge (fausses offres d’emploi) et la contrainte.
Les recrues étrangères sont utilisées comme « chair à canon », elles ne sont pas entraînées pour cette guerre et leur expérience du front est très brutale.
Les combattants africains détenus en Ukraine ne font pas partie des échanges de prisonniers entre Kiev et Moscou et, à quelques exceptions près, ils ne semblent pas être réclamés par leurs propres gouvernements. Leur avenir est donc très incertain.
En général, les gouvernements africains qui veulent faire cesser les recrutements russes ne s’expriment pas publiquement mais privilégient des contacts discrets avec Moscou.
Les autorités russes ont un discours à géométrie variable sur ces recrutements et, contrairement à leurs affirmations, elles ne semblent pas y avoir mis fin.
Les autorités ukrainiennes misent sur la coopération avec les gouvernements africains pour réduire les recrutements.
Dans certains pays africains, les recrutements russes deviennent un problème politique avec des effets favorables ou défavorables pour les gouvernements en place.
Les Etats africains disposent d’une série de mesures policières et judiciaires pour lutter contre ces recrutements et pourraient demander à juger leurs concitoyens prisonniers en Ukraine.
Il a obtenu son visa en trois jours et est arrivé le 7 décembre en Russie. Mais à la place de la jeune femme qu’il attendait, c’est un homme qui est venu le chercher à l’aéroport et l’a conduit directement dans un bureau de recrutement de l’armée russe. Le 4 janvier 2026, il faisait partie d’un groupe de cinq combattants déployés sur le front. Le 8 janvier, il était blessé par un drone et laissé pour mort sur le champ de bataille. Accompagné d’un concitoyen, il s’est caché et a erré jusqu’à un village inconnu. Il s’agissait d’un village ukrainien où ils ont été tous les deux faits prisonniers le 14 janvier. T.W. n’aura été au front que dix jours.
Les 28 et 29 octobre 2026 à Moscou, le troisième sommet Russie-Afrique (après celui de 2019 à Sotchi et 2023 à Saint-Pétersbourg) va célébrer rituellement l’amitié et la coopération russo-africaines. Mais même si la politique russe de recrutement d’Africains pour combattre en Ukraine ne figurera pas à l’agenda officiel, l’ombre de ce problème viendra obscurcir le sommet. Il sera probablement abordé par certains représentants africains dans les coulisses de cette rencontre. En effet, après avoir été soigneusement dissimulée, la politique russe de recrutement d’Africains pour la guerre en Ukraine est aujourd’hui très largement documentée et médiatisée. Les investigations journalistiques et les déclarations d’officiels africains, de recrues et de leurs familles sont maintenant si nombreuses que le régime russe a dû reconnaître la présence de combattants africains dans son armée.
En décembre 2025, l’Institut Français des Relations Internationales (Ifri) a publié une étude sur la politique de recrutement de la Russie en Afrique (à la fois de combattants mais également de jeunes travailleuses pour les usines d’armement de la zone d’Alabuga). Cette étude était principalement basée sur des interviews avec, notamment, des Africains dans les rangs de l’armée russe, des membres de leurs familles et des candidats au départ. Ce nouveau travail, qui resserre l’analyse sur les seuls combattants, s’inscrit dans son prolongement, mais en recourant à de nouvelles sources : les combattants africains capturés et détenus en Ukraine.
Les témoignages des Africains prisonniers de guerre en Ukraine sont le point de départ de cette étude. Ils expriment l’impasse dans laquelle se trouvent les Africains venus prendre part volontairement, ou non, à une guerre en Europe. En effet, le recrutement dans l’armée russe de combattants étrangers, civils pour la plupart, est loin d’être un phénomène négligeable et occasionnel. D’une part, ce recrutement s’élèverait à plusieurs dizaines de milliers de personnes ; d’autre part, cette politique comporte une partie visible (recrutements de volontaires) et une partie invisible (recrutements abusifs par ruse et coercition). Cette forme d’internationalisation du conflit s’avère particulièrement problématique. Elle se distingue du recours habituel au mercenariat et pose donc des problèmes inédits et complexes se situant à la frontière du droit et de la politique internationale.
Cette étude confirme les principales conclusions de la recherche précédente sur la politique de recrutement (première partie), présente les problèmes diplomatiques, politiques et humains que suscite cette politique (seconde partie) et se termine par des réflexions prospectives sur l’évolution de la politique russe de recrutement d’étrangers et l’évolution des réponses des États africains face à ce problème.
Ce travail est le résultat d’une dizaine d’entretiens effectués dans un centre de détention de prisonniers de guerre en Ukraine en juin 2026. Arrivés en Russie en 2024 et 2025, la plupart de ces prisonniers ont été capturés sur le front pendant l’hiver 2025/2026. Ces rencontres, qui ont été rendues possibles par les autorités ukrainiennes, se sont déroulées en présence d’un représentant du service ukrainien chargé des prisonniers de guerre (Coordination Headquarters for the Treatment of Prisoners of War). Les conditions de recueil de ces témoignages ont été conformes au droit des prisonniers de guerre tel que défini par la Convention de Genève relative au traitement des prisonniers de guerre adoptée en 1949. Les conditions et la finalité de l’entretien ont été expliquées aux personnes interrogées avant de leur demander leur accord. Comme ils en avaient le choix, certains ont refusé d’être interviewés et tous ceux qui ont accepté ont souhaité rester anonymes. L’auteur et l’Ifri tiennent à remercier tous ceux qui ont contribué directement et indirectement à cette étude.
À écouter également cet épisode avec Thierry Vircoulon du podcast "Le monde selon l'Ifri" : "Combattants africains en Ukraine : enquête auprès de prisonniers".
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