« La démocratie allemande est entrée dans un moment de crise »
Après le « désastre électoral » subi par la CDU, le parti de Friedrich Merz, l’Alternativ für Deutschland s’impose dans le paysage politique allemand, analyse Jeanette Süss, chercheuse à l’Institut français des relations internationales.
Comment peut-on expliquer les derniers résultats électoraux régionaux en Allemagne et la percée de partis radicaux ?
Chaque région a ses particularités. Die Linke n’a pas obtenu de bons résultats en Mecklembourg-Poméranie occidentale ou en Saxe-Anhalt. L’électorat de Berlin est différent. Mais on constate une appétence pour des offres politiques sur les deux extrêmes de l’échiquier politique. Pourquoi ? Pour exprimer un mécontentement clair vis-à-vis de la politique de la coalition CDU-SPD, menée sous le chancelier Friedrich Merz.
Alors qu’il s’agissait d’élections régionales, les électeurs ont voulu adresser un message national. Il y a aussi une particularité du vote en Allemagne de l’Est, où le sentiment d’appartenance à l’ordre politique, tel qu’il est conçu à l’Ouest, est beaucoup moins fort. L’adhésion aux partis traditionnels, les Volksparteien, comme la CDU, le SPD ou les Verts, est moins nette qu’en ex-Allemagne de l’Ouest. Une partie de l’électorat a toujours le sentiment d’être laissée-pour-compte, de ne pas être suffisamment représentée au niveau politique. Sur le plan économique, un rattrapage se poursuit. Mais il reste un décalage entre les deux Allemagne. Une partie de la population a le sentiment que le gouvernement n’en fait pas assez pour les simples citoyens. Ce sentiment a été accentué par le style et la gouvernance de Friedrich Merz.
Ces résultats peuvent-ils être transposés au niveau fédéral ?
Dans les sondages actuels, l’AfD se situe autour de 30 % d’intentions de vote au niveau fédéral. C’est une moyenne. Dans les régions de l’ex-RDA, l’AfD est devenue un parti populaire, le premier parti. À l’ouest, elle progresse, mais elle progresse plus lentement. Quoi qu’il en soit, 30 % d’intentions de vote constituent un niveau considérable au niveau fédéral.
L’AfD défend des positions prorusses. Qu’est-ce que ces votes disent des fractures de la société allemande et de son rapport à la menace russe ?
Cette menace est perçue complètement différemment par l’électorat de l’AfD. La Russie n’est pas considérée comme un adversaire politique mais plutôt comme un partenaire commercial avec lequel Il faudrait maintenir des relations pragmatiques. La tentative d’attentat à Leipzig, les incidents en Baltique, les ingérences n’ont pas dissuadé les électeurs. C’est tout à fait étonnant. Mais les relations entre l’Allemagne et la Russie s’inscrivent dans un historique très différent à l’ouest ou à l’est. Dans le programme électoral de l’AfD, en Saxe-Anhalt, il était proposé de relancer l’apprentissage du russe et les échanges scolaires.
En Europe ou en France, il est question d’un potentiel choc militaire avec la Russie dans les prochaines années. L’Allemagne est-elle préparée socialement et politiquement à un tel scénario ?
Pas vraiment. La culture allemande est plutôt pacifiste. Ce n’est pas qu’une caractéristique de la population est-allemande. Le pacifisme est très ancré dans l’histoire de l’après-guerre, en raison de l’histoire du pays. Néanmoins, le gouvernement essaye de délivrer le message que le soutien militaire et financier à l’Ukraine est dans les intérêts vitaux de l’Allemagne et de toute l’Europe. La contestation de ce soutien est beaucoup moins développée à l’ouest qu’à l’est.
Compte tenu des résultats des élections régionales, quel peut être l’avenir de la coalition de Friedrich Merz ?
Beaucoup de voix se sont élevées pour évoquer le remplacement du chancelier. Mais, pour l’instant, il n’en est pas vraiment question. Évidemment, la coalition se retrouve fragilisée, et principalement la CDU, qui est tiraillée entre son positionnement politique de centre droit et la nécessité de travailler avec son partenaire social-démocrate. Ces tensions structurelles vont se poursuivre. D’autant plus que le SPD revendique maintenant des ajustements, par exemple sur les retraites.
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Jeanette Süẞ est chercheuse au Comité d’études des relations franco-allemandes (Cerfa) à l’Institut français des relations internationales.
- Lire la dernière publication de Jeanette Süẞ « Entre protestation et conquête du pouvoir : l'AfD à l'approche des élections régionales à l'Est », Briefing de l'Ifri, septembre 2026.
>>> >> Cet article est publié dans Le Figaro. (réservé aux abonnés)
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