Quelles perspectives pour la Crimée ?
Depuis l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014, le visage de la presqu’île a changé. Des milliers d’habitants ont fui, tandis que de nouveaux arrivants ont fait leur apparition, qu’il s’agisse d’Ukrainiens fuyant les combats dans l’est de leur pays ou de Russes. L’économie souffre de l’enclavement. Plusieurs sites militaires sont en construction, de même qu’un pont reliant la Crimée au Caucase. En Russie, l’opération militaire a renforcé la popularité de Vladimir Poutine.
À Simferopol, le soir venu, les trottoirs plongent dans l’obscurité – sauf quelques artères centrales de la capitale de la Crimée. Depuis les ruptures d’alimentation de l’électricité fournie par l’Ukraine, dues à la détérioration de lignes haute tension par des activistes, l’éclairage public est parcimonieux ; au contraire, Sébastopol et ses installations militaires baignent dans la lumière. L’inflation, selon l’indice officiel, a dépassé 100 % pour les trois dernières années et les habitants de la péninsule ont vu leur pouvoir d’achat s’éroder. Mais à Sébastopol et Simferopol, les BMW, Infiniti, Bentley et Jaguar rutilent au soleil. Les échanges économiques de la Crimée avec l’Union européenne (UE) et les États-Unis sont soumis à des restrictions importantes, mais les grandes enseignes nord-américaines du sport et celles de la mode européenne ont rouvert depuis le printemps 2016. Trois ans après l’annexion de la presqu’île ukrainienne, la Crimée présente un visage contrasté.
Bouleversements sociaux et économiques
Alors que la presqu’île est désormais enclavée, les flux de population y sont paradoxalement considérables : départ de ceux qui sont contraints de fuir, afflux de Russes de toutes les régions de la Fédération, et d’Ukrainiens du Donbass, dont les autorités russes s’efforcent de limiter la présence sans y parvenir véritablement.
Suite au changement d’État, les compétences et qualifications de diverses professions dans la péninsule, en particulier les médecins, pharmaciens, avocats et notaires, ont cessé d’être reconnues. Certains ont repris une formation pour obtenir les certificats et licences professionnelles russes désormais exigés, les autres ont quitté la Crimée, rejoignant ceux qui devaient fuir pour des raisons politiques ou religieuses.
Les Tatares de Crimée – population autochtone musulmane qui, déportée en 1944, fut autorisée à se réinstaller sur la péninsule à la fin des années 1980 – sont visés par des mesures d’intimidation, des perquisitions et détentions arbitraires. Environ 25 jeunes Tatares, parfois mineurs, ont été kidnappés et assassinés depuis mars 2014 dans le sud de la Crimée. Leurs organes représentatifs, les Mejlis, ont été interdits en avril 2016, après que leur président a été banni et le vice-président emprisonné. Son successeur Ilmi Oumerov a été interné en hôpital psychiatrique en août 2016 pendant quelques semaines. Selon les Nations unies, en octobre 2014, la moitié des 19 000 personnes enregistrées qui avaient fui la péninsule étaient des Tatares de Crimée (qui représentaient 13 % de la population de Crimée lors du recensement d’octobre 2014). […]
PLAN
- Bouleversements sociaux et économiques
- Une Crimée enclavée
- L’insularité
- Pressions économiques - Dilemmes politiques, stratégiques, économiques et sociaux
- Le Kremlin et les dirigeants locaux
- Militarisation ou développement économique et social ?
- « Nous Criméens » : identité régionale et sentiment d’appartenance à la Russie - Perspectives
Catherine Iffly, ancienne élève de l’École normale supérieure, est consultante politique.
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