31
mai
2024
Espace Média L'Ifri dans les médias
Dimitri MINIC, interviewé par Kesnia Goulia pour RFI (version originale en russe)

À quoi est liée la vague d'arrestations au « sommet » de l'armée russe ? Un expert français répond

En quelques semaines, au moins cinq hauts fonctionnaires du ministère de la défense et de l'état-major russe ont été arrêtés et plusieurs autres ont été démis de leurs fonctions. Le général Ivan Popov, très apprécié des militaires, s'est également retrouvé derrière les barreaux. Le Kremlin insiste sur le fait qu'il ne s'agit pas d'une campagne de « purges ».

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Quelle est la raison de cette vague d'arrestations et de licenciements au sein du « gratin » de l'armée russe ? Entretien avec Dimitri Minic, chercheur à l'Institut français des relations internationales (Ifri) et spécialiste de l'armée russe et des élites militaro-politiques.

En quelques semaines cinq hauts fonctionnaires du ministère de la Défense et de l’état-major russe ont été arrêtés. D’autres ont été limogés. Quelles sont les raisons de cette vague d’arrestations ?

Ces purges sont multicausales et hétérogènes. Les limogeages et arrestations sont d’abord le fruit d’un contexte. C’est celui du changement de ministre de la Défense, principalement dû à la nécessité d’intégrer les économies et besoins militaires et civils pour optimiser la gestion des flux financiers étatiques conséquents accordés à l’armée et améliorer la capacité d’innovation et le développement technologique. Belooussov semble être un bon candidat pour cela. Cela est censé permettre à l’armée russe de monter en puissance et de tenter de surclasser l’armée ukrainienne.

Le Kremlin dément une « campagne » de purge après le limogeage du ministre de la défense, Sergueï Choïgou, et explique cela par la lutte contre la corruption. Mais la corruption dans l’armée n’était jamais un secret. Pourquoi maintenant, alors que la guerre est entrée dans sa troisième année ?

Qu’il y ait des affaires de corruption et que cela entrave les capacités de l’armée russe n’étonne personne, car l’armée russe (et l’État) souffre d’une corruption endémique. Mais en Russie, ce n’est pas parce que le FSB sait que tel ou tel personnalité est corrompue qu’il le dénoncera publiquement. La corruption sert de prétexte à des éliminations structurelles (éliminer le manque de compétence), bureaucratiques (règlements de compte interservices) ou politiques (sanctionner un manque perçu de loyauté). Le changement de tête au ministère de la Défense et l’accumulation de griefs et de frustrations depuis le 24 février (compte tenu des échecs de la Russie) non seulement au sein de l’armée et du ministère de la Défense, mais entre l’armée et les services de sécurité (notamment le FSB), et entre l’armée et les patriotes pro-guerre (blogueurs militaires) ouvre la voie à des règlements de compte tous azimuts, conduits avec l’assentiment du Kremlin, dans le contexte d’un afflux de ressources au ministère de la Défense et de luttes intestines pour leur contrôle et leur captation (y compris avec le FSB). Tous les cas de limogeages et d’arrestations ne se ressemblent pas.

Il semble qu'il y a un cas particulier parmi les arrêtés, c’est le général Ivan Popov, le général de guerre, de combat, il était de plus ou moins populaire auprès de la troupe. Son arrestation a provoqué une indignation dans la sphère ultra droite russe. Pourquoi est-il aussi parmi les arrêtés ?

Justement, le cas d’Ivan Popov montre bien l’hétérogénéité du processus. Le cas d’Ivan Popov, qui avait ouvertement critiqué le commandement militaire à l’époque où Prigozhin contestait l’autorité du ministère et de Moscou, est différent de ceux de Timur Ivanov (vice-ministre de la Défense), Yuri Kuznetsov (chef de la Direction principale du personnel), Yuri Sadovenko (chef de cabinet de Shoigu), Vadim Shamarin (chef de la Direction principale des communications et chef-adjoint de l’état-major) et Vladimir Verteletsky (qui gère l’ordre de défense de l’État au ministère de la Défense).

Certains, dans l’armée et chez les blogueurs militaires, sont sûrement ravis de l’élimination de certains collaborateurs de Shoigu et Gerasimov, même s’ils se désolent dans le même temps de l’arrestation de Popov. Dans l’armée, les critiques ne manquent pas : les officiers supérieurs et généraux de l’armée russe ont beaucoup critiqué depuis 2 ans la manière russe de conduire la guerre en Ukraine. Un cas (non encore confirmé officiellement) comme celui de Sukhrab Akhmedov (qui commande aujourd’hui la 20ème armée combinée dans l’offensive russe actuelle sur l’axe Kharkiv-Lughansk) serait encore différent, puisque ce dernier s’est surtout rendu coupable d’imprudence et d’incompétence ayant coûté de nombreuses vies de soldats russes sur le champ de bataille en 2023 notamment.

Est-ce que la nomination du nouveau ministre de la Défense et les arrestations des haut-fonctionnaires de l’armée pourraient changer quoi que ce soit pour la situation le front ?

Oui et non. Ce n’est pas une purge raisonnée visant à optimiser l’efficacité d’une structure. Cela peut effectivement contribuer à améliorer la capacité du ministère de la Défense et à l’armée russe de monter en puissance. Belooussov a une expertise, une expérience et des relations que Shoigu n’avait pas. Cette purge est dans le même temps un règlement de compte, un moyen de redéfinir les rapports de force et de répondre aux frustrations des uns et des autres. Ce qui peut engendrer une élimination de personnalités compétentes. Si Belooussov parvient à mieux intégrer les économies militaire et civile, à faciliter l’innovation, le développement technologique et la capacité d’adaptation, alors il permettra d’améliorer les bases sur lesquelles l’armée russe s’appuie. Cependant, non seulement ça ne règlera pas la question des ressources humaines (quantité, formation, qualité, problèmes de commandement), mais cela ne permettra pas d’augmenter les ressources financières, industrielles et technologiques de la Russie, qui est très dépendante de la Chine (dont le soutien est décidé mais deviendra de plus en plus précaire sous la forme actuelle) et des pays tiers qui lui réexportent des biens à double usage importés depuis l’Occident (Asie centrale, Caucase, Turquie, Emirats Arabes Unis…). Moscou espère faire mieux avec ce qu’il a déjà, et permettre à l’économie, qui est vampirisée par les besoins humains et matériels de l’industrie militaire, de ne pas s’effondrer.

 

> Lire l’entretien dans son intégralité en version originale en russe sur le site de RFI.

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