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En Ukraine, le piège du cessez-le-feu trumpiste

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La possibilité d’un cessez-le-feu en Ukraine avec gel des positions est de nouveau évoquée. Au-delà de l’espoir que suscite toujours la perspective d’un arrêt des combats, il faut toutefois rester prudent. Une telle possibilité n’est pas forcément synonyme de paix à long terme, mais souvent de complications et de nouvelles violences. Les négociations, manifestement poussées par une Maison-Blanche en quête de succès diplomatiques avant les élections de mi-mandat, pourraient progresser rapidement si la partie russe s’y montre intéressée. En effet, rappelons qu’il y a longtemps que l’Ukraine se dit prête à un cessez-le-feu préalable à des négociations de paix, alors que Moscou refusait le principe d’un arrêt des combats avant d’avoir obtenu satisfaction à ses exigences.

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Intervention en réponse aux conséquences de l'occupation russe à Borodianka, en Ukraine - 16 avril 2022
Intervention en réponse aux conséquences de l'occupation russe à Borodianka, en Ukraine - 16 avril 2022
Ukrinform/Shutterstock
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Un cessez-le-feu en Ukraine ne devrait pas nous bercer d’illusions.

Admettons que Vladimir Poutine consente à ce scénario : un arrêt des combats et un « gel » des positions actuelles des deux camps. Les rumeurs diplomatiques entourant les négociations actuelles évoquent également la possibilité d’une zone démilitarisée et l’engagement des Européens à fournir des « garanties de sécurité ». On parle aussi d’un moratoire sur l’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN et du paiement des coûts de reconstruction par les Européens, qui semblent avoir vocation à payer une guerre qu’ils n’ont pas initiée et des dommages qu’ils n’ont pas causés. Et, bien entendu, comme l’URSS en 1991, la Russie de 2026 ne serait à nouveau comptable d’aucune de ses agressions ni de ses crimes, et tout pourrait « continuer comme si de rien était ».

Donald Trump est certainement prêt à aller très loin en termes de concessions ukrainiennes et européennes, à condition qu’il puisse prétendre avoir arrêté la guerre sans risquer la vie d’un seul soldat américain ni dépenser un seul dollar. Il tentera également de faire main basse sur les ressources minières et agricoles de l’Ukraine.

 

Où s’arrête la Russie ?

Un cessez-le-feu n’est que ce qu’il est : l’arrêt des combats sur la base des positions tenues par les deux camps au moment de sa conclusion. Une notion qui était raisonnablement claire au XXe siècle, lorsque les lignes de front étaient la norme et qu’on savait approximativement où finissaient les positions d’un camp et où commençaient celles de l’autre. Même si, déjà, les choses étaient plus compliquées en ville, comme on a pu le constater de Beyrouth à Sarajevo.

En 2026, en Ukraine, le problème est qu’il n’y a plus de « ligne de front », mais une zone de contact diffuse, imbriquée et contestée où les positions des belligérants coexistent. Cette zone grise s’étend sur 10 à 50 kilomètres selon les secteurs. Premier problème donc : « où se trouve la ligne de cessez-le-feu » ? Il y a fort à parier que Moscou considérera que le soldat russe le plus avancé, même isolé et sans autres moyens que ceux qu’il emporte, définit le « contrôle russe », même s’il n’est pas effectif.

Les cessez-le-feu sont très souvent violés. Du Liban au Donbass en passant par le Haut-Karabagh, c’est malheureusement fréquent lorsque les belligérants cessent le combat non par volonté, mais par contrainte. Tirs d’artillerie et attaques de patrouilles deviennent alors la norme, que les différentes forces d’observation ne peuvent souvent que déplorer, quand elles n’en sont pas elles-mêmes victimes. Violer le cessez-le-feu sera d’autant plus facile pour l’agresseur russe, à l’heure des drones, que personne n’est capable d’avoir une vision transparente et en temps réel de la situation dans cet imbroglio, malgré les progrès des capteurs et des logiciels. Et tout mouvement de soldats sera prétexte à des dénonciations de « violation ». Rappelons que cette situation a déjà existé en Donbass en 2015 : la Russie, pourtant massivement présente, se présentait alors comme une tierce partie, prétendant que l’affaire se jouait entre « séparatistes et Ukrainiens ». Et Moscou empêchait les observateurs de l’OSCE de pouvoir attribuer les violations du cessez-le-feu, officieusement imputées en grande majorité à la Russie et à ses alliés.

75 000 km² de no man’s land

La suite logique d’un cessez-le-feu durable est la zone démilitarisée, ou « DMZ » en anglais. Il s’agit d’une zone neutralisée, où plus personne n’entre, afin de limiter les « incidents ». On sait que cela peut fonctionner à condition d’être étanche, sans corridor civil et avec un nombre très limité de points de traversée. En Corée, c’est cette situation qui prévaut depuis 1953. Pas la paix, pas tout à fait la guerre, mais une situation figée le long du 38e parallèle, au point qu’on a l’impression qu’il y a « toujours » eu deux Corées. La DMZ en Corée, c’est environ 4 kilomètres de terrain abondamment miné, clos de barbelés et surveillé par des capteurs, depuis les yeux des sentinelles jusqu’aux satellites en passant par des radars et des capteurs acoustiques. Et derrière la DMZ, les deux Corées maintiennent des armées sur le pied de guerre, abondamment pourvues en artillerie pour écraser toute tentative de franchissement. Sur 250 km, cela représente tout de même plus de 1 000 km2 de terrain « sacrifié ». À l’ère des drones, la logique voudrait qu’une DMZ entre l’Ukraine et la Russie soit plus profonde. De combien ? Idéalement, 50 km, afin d’empêcher la traversée par la plupart des drones FPV et de se situer au-delà de la portée de la plupart des pièces d’artillerie courantes. Il faudrait donc sacrifier entre 4 et 50 km le long des 1 500 km de ligne de contact. Jusqu’à 75 000 km2 de territoire que la Russie avait par trois fois reconnu comme ukrainien. Pour peut-être un siècle. Ce scénario de DMZ est d’autant moins propice qu’il faudrait que chaque partie abandonne une partie de ses positions actuelles. Ce qui pourrait imposer à l’Ukraine de céder encore du terrain et d’abandonner ses positions fortifiées dans le Donbass. Il s’agit d’ailleurs sans doute d’une des limites qui pourrait faire échouer un accord : si Vladimir Poutine exige que l’agglomération de Sloviansk-Kramatorsk lui soit remise avant la trêve, l’Ukraine pourrait refuser tout cessez-le-feu.

Donald Trump est certainement prêt à aller très loin en termes de concessions ukrainiennes et européennes.

Mais si un cessez-le-feu est déclaré, comment faire pour que la Russie respecte l’Ukraine et son intégrité territoriale à l’avenir ? La question des garanties de sécurité se pose inévitablement dès que les panneaux de la DMZ sont installés. Il faut quelqu’un pour garantir, sinon la paix, du moins l’absence de conflit.

En Corée, depuis 1953, les deux « sponsors » de la guerre ne veulent plus se battre, mais surveillent la situation. La Chine est présente d’un côté de la frontière et les États-Unis sont déployés en nombre en Corée du Sud pour éviter le désastre du début de la guerre, en 1950, lorsque la Corée du Nord est passée tout près de réussir l’unification par la force. Mais en Ukraine, il n’y aura pas deux « sponsors » qui ne veulent pas se battre. Il y aura la Russie, l’agresseur qui a tout son temps, et l’Ukraine qui espère des garanties que les États-Unis ne veulent pas lui donner. On comprend d’ailleurs que les Ukrainiens soient circonspects. Le mémorandum de Budapest de 1994, par lequel le Royaume-Uni, la Russie et les États-Unis « réaffirmaient leur engagement […] à respecter les frontières existantes (de l’Ukraine) », en échange du renoncement aux armes nucléaires soviétiques restées sur son sol, a laissé un goût amer. 

 

Une coalition au mandat flou

Garantir la sécurité d’un pays est en réalité très simple : il suffit d’être prêt à se battre pour lui en cas d’attaque. Le principe est facile à comprendre, mais sa mise en œuvre est plus complexe. Depuis 1949, les Européens doutent souvent de la sincérité de la promesse américaine, pourtant explicitement inscrite dans le traité de l’Atlantique Nord et matérialisée par les forces américaines en Europe. S’agissant de l’Ukraine, il semble que, dans l’esprit américain, ce sera la « coalition des volontaires » qui entrera sur le territoire ukrainien pour… « garantir » quelque chose. Mais quoi, et avec quel mandat ? On ne le sait pas exactement. Mais on devine les réserves de la Maison-Blanche, qui spécifiera qu’une attaque de la Russie contre les forces européennes en Ukraine ne saurait justifier l’invocation de l’article 5 de l’OTAN par les pays européens engagés. La Russie paralysant tout mandat au Conseil de sécurité, on échappera aux « casques bleus », qui seraient au mieux inefficaces et au pire un désastre. Et on n’aura jamais aucune résolution prise sous le chapitre VII qui serait favorable à l’Ukraine.

En outre, une force européenne en Ukraine : jusqu’aux dernières nouvelles, la Russie n’en voulait pas, évoquant parfois la présence de Chinois ou de Pakistanais. S’il est possible que certaines nations émergentes soient tentées de venir y prendre pied, il est peu probable que Pékin vienne se fourrer dans ce guêpier.

La Russie veut la fin de l’OTAN, le retrait des États-Unis à la frontière d’avant 1989, l’abandon de toute souveraineté réelle et de toute alliance par les anciens membres du Pacte de Varsovie.

Admettons toutefois que la Russie consente à l’entrée d’Européens en Ukraine. C’est ce à quoi la Coalition des volontaires, portée par la France et le Royaume-Uni, est censée être préparée sur le plan opérationnel. Et les États-Unis, en coulisse, fournissent leur aide, notamment pour la surveillance future du cessez-le-feu, et pourraient continuer depuis leurs bases en Allemagne. Mais l’Ukraine est un grand pays. Même en maintenant une armée ukrainienne sur le pied de guerre sur le long terme, ce qui sera coûteux, il faudrait au moins l’équivalent de 4 ou 5 brigades européennes en permanence sur place. Rappelons que l’Armée française en a aujourd’hui six. On voit mal la France en engager plus d’une. Il en faudrait donc au moins une allemande, une britannique, une scandinave et deux autres à trouver sur le continent. Ce qui pourrait s’avérer compliqué. Ces brigades auraient surtout pour mission d’assurer une « présence », sous la couverture de batteries antiaériennes et de chasseurs qu’il faudrait déployer sous un commandement séparé. Et tous ces moyens manqueraient bien entendu au dispositif existant de l’OTAN. Pour longtemps, car ce scénario pourrait durer aussi longtemps que la situation en Corée, comme on l’a dit

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Dissuader sans attendre

Il y a des actes que nous pourrions poser dès maintenant pour commencer à dissuader la Russie. Des actes qui serviraient nos intérêts directs, mettraient les Européens au centre des négociations et obligeraient Moscou comme Washington à prendre en compte nos demandes. Nous pourrions par exemple déclarer que nous protègerons les réacteurs nucléaires ukrainiens encore en activité de tout bombardement, compte tenu du risque que ferait peser sur nous un bombardement russe, volontaire ou non, qui les frapperait. Face au nombre croissant d’incursions de drones dans l’espace européen, nous pourrions aussi décréter une zone d’exclusion aérienne au-dessus de l’Ukraine et abattre tout ce qui volerait à l’ouest de Lviv et se dirigerait vers l’Europe. Ce ne seraient pas des actions « escalatoires » qui feraient de nous des « co-belligérants », mais elles montreraient que nous avons, nous aussi, des intérêts à défendre.

On l’aura compris, un cessez-le-feu en Ukraine est un scénario assez compliqué, pour ne pas dire cauchemardesque. Certes, il est sans doute « moins pire » qu’une poursuite des combats sur le plan humanitaire. Mais il ne devrait pas nous bercer d’illusions. Or, il le fera. Il nous bercera. Une partie de l’opinion publique européenne, et surtout de la classe politique, n’aspire qu’à un arrêt de cette guerre qui les dérange, car c’est un conflit existentiel sur le sol européen qu’il faudrait traiter sous l’angle de nos intérêts de sécurité, ce que la classe politique ne sait plus faire. La classe politique européenne est surtout spécialiste pour transformer tout enjeu de politique étrangère en posture et enjeu électoral, sans plus se livrer à un calcul d’intérêts. Si c’était le cas, l’union sacrée face à la Russie serait en place depuis 2022, voire 2014. En effet, de façon parfaitement égoïste, soutenir l’Ukraine est dans notre intérêt face à une Russie expansionniste et révisionniste.

 

Un après-guerre sous tension

En Russie comme en Ukraine, un cessez-le-feu posera également de grands défis. L’Ukraine devra organiser des élections, ce qui pourrait donner lieu à des tentatives d’ingérence massive de la part de la Russie. L’union sacrée pourrait tenir quelques temps, mais elle pourrait se fissurer à l’occasion de la déclaration des différents candidats à la succession du président Zelensky. La politisation d’une partie de l’armée est un fait indéniable qui aura un grand poids. La société civile ukrainienne a démontré une forte capacité à se mobiliser pour maintenir la trajectoire démocratique et européenne, ce qui est une source d’optimisme. L’Ukraine est sans doute promise au même phénomène de « chambre Bleu horizon » que l’Assemblée nationale de 1919, qui avait vu de nombreux vétérans devenir parlementaires. Dans les deux pays, et surtout en Russie, le retour de centaines de milliers de vétérans dans leurs foyers sera très difficile et les tensions sociales seront énormes. On observe déjà en Russie une hausse des actes criminels violents et des trafics d’armes, bien plus qu’en Ukraine. On voit aussi émerger à Moscou de nouvelles élites, « formées sur le champ de bataille », qui réclameront leur part de pouvoir et de richesse dans le régime kleptocratique. Elles seront sans doute plus brutales et moins formées au ballet diplomatico-militaire que leurs prédécesseurs ayant connu la guerre froide. Les difficultés économiques de la Russie et l’instabilité de son économie conduiront Moscou à faire pression pour une levée rapide des sanctions, ce qui sera approuvé, soyons-en sûrs, par de nombreux industriels européens, pressés de renouer avec le gaz russe. Une pause peut donc tenter les élites russes, mais elle sera suffisamment courte pour ne pas faire retomber la surchauffe de l’économie de guerre ni démobiliser trop de soldats. Cette pause leur permettrait d’obtenir la levée de certaines sanctions, d’attendre des alternances politiques favorables en Europe, de mieux préparer leur prochaine agression et d’espérer réussir le prochain « coup de Kiev » dans six mois à deux ans, en ayant refait leurs stocks et en laissant les Européens renoncer à une partie de leur réarmement, par confort autant que myopie.

Violer le cessez-le-feu sera d’autant plus facile pour l’agresseur russe, à l’heure des drones, que personne n’est capable d’avoir une vision transparente et en temps réel de la situation dans cet imbroglio.

Pour soulager les souffrances du peuple ukrainien, il faut espérer que les combats cessent. Mais méfions-nous des fausses joies. Tout arrêt des combats n’est pas synonyme de paix juste et équitable. L’histoire montre au contraire que le gel des conflits ne résout souvent rien et n’est qu’un prélude à une reprise de la violence. L’essentiel est que l’Ukraine puisse choisir son destin en toute liberté. Il est également important pour nous de réaliser que discuter avec Moscou ne « suffit pas » pour que le régime russe change. L’hostilité des élites russes envers les démocraties européennes est structurelle. Leur projet avait été présenté avec une certaine candeur fin 2021 dans le cadre du double projet de traité. La Russie veut la fin de l’OTAN, le retrait des États-Unis à la frontière d’avant 1989, l’abandon de toute souveraineté réelle et de toute alliance par les anciens membres du Pacte de Varsovie, qui seraient alors soumis à son influence, à ses ingérences et à des menaces armées, et ce, tout en reconstituant l’URSS par l’annexion des anciennes républiques soviétiques. Le programme n’a pas varié. Tout répit sera mis à profit pour préparer une prochaine agression, tout en continuant de déstabiliser nos sociétés. Espérer la paix est légitime. Mais être myope devant un mauvais cessez-le-feu serait dangereux. La paix ne pourra qu’être armée et courageuse.

 

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Stéphane Audrand

Stéphane AUDRAND

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Chercheur associé, Centre des études de sécurité de l'Ifri

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Intervention en réponse aux conséquences de l'occupation russe à Borodianka, en Ukraine - 16 avril 2022
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