04
juin
2024
Espace Média L'Ifri dans les médias
Dimitri MINIC, cité par Mahaut Landaz pour Le Nouvel Obs

« L’accusation est caricaturale » : Glucksmann a-t-il travaillé pour un « dictateur » en Géorgie, comme le dit Mélenchon ?

La tête de liste socialiste aux européennes est régulièrement attaquée par ses adversaires sur son expérience de conseiller de l’ex-président géorgien Saakachvili. Jean-Luc Mélenchon l’accuse notamment d’avoir travaillé avec « un dictateur ».

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Le chercheur Dimitri Minic, de l’Ifri, voit dans cette accusation une « caricature » qui reprend la propagande russe.

« Ne lui demandez pas ce qu’il faisait en Géorgie entre 2009 et 2012. » Mi-avril, une affiche attribuée aux Jeunes communistes du Nord a beaucoup fait réagir. Elle ciblait Raphaël Glucksmann sur son expérience de conseiller auprès de l’ancien président géorgien Mikheïl Saakachvili. Deux semaines plus tôt, Jean-Luc Mélenchon creusait le même sillon, reprochant dans un tweet au candidat de Place publique d’avoir « travaillé avec le dictateur » Saakachvili.

Une attaque relayée le 1er mai par des militants de gauche à Saint-Etienne, qui ont pris à partie Raphaël Glucksmann sur ses années géorgiennes, forçant le service de sécurité à exfiltrer le candidat.

Jordan Bardella a embrayé sur le même thème lors des débats entre têtes de listes sur France-Inter, puis sur la chaîne LCP. « Vous avez travaillé pour le compte d’intérêts étrangers et pour un président géorgien qui est aujourd’hui en prison », lui a-t-il lancé sur le 12 avril. Alors, qu’en est-il ? Raphaël Glucksmann a bien conseillé l’ex-président géorgien entre 2009 et 2012, une expérience dont il fait mention dans plusieurs de ses livres. Un reportage diffusé par la chaîne France 24 en 2009 décrivait alors le jeune Français, alors âgé d’une trentaine d’années, comme un conseil officieux du régime.

Une rencontre fondatrice à Kiev

Interrogé par le site TF1 info, Thorniké Gordadzé, chercheur associé à l’Institut Jacques-Delors et ancien ministre de Saakachvili, a côtoyé Raphaël Glucksmann lors de ses années passées à Tbilissi. Il évoque plutôt un rôle officiel. « Il avait un bureau, un badge et un ordinateur ! », souligne-t-il, pointant la proximité entre les deux hommes.

Le président et son futur conseiller se sont rencontrés sous une tente, à Kiev, cinq ans plus tôt. Les deux hommes étaient venus soutenir les manifestants de la « révolution orange », un demi-million d’Ukrainiens qui se mobilisaient contre le trucage de l’élection par le président sortant prorusse, Viktor Ianoukovytch. Liés par un combat commun contre l’influence russe dans les ex-républiques soviétiques, les deux hommes se retrouvent fin 2008, après la guerre éclair perdue par la Géorgie. Un cinquième du territoire géorgien est occupé par les Russes.

Leur relation se noue autour de l’écriture d’un livre entretien : « Micha [Saakachvili, NDLR] a toujours eu un côté charmant, superdynamique. Je voulais savoir ce qu’il y avait derrière. Or c’était encore plus articulé que je ne m’y attendais », dira plus tard Raphaël Glucksmann au journal « le Monde ». En janvier 2009, Saakachvili propose au jeune Glucksmann de rejoindre son équipe.

Rapprochement avec l’Union européenne

Quel était son rôle ? La tête de liste écrivait des discours et « coordonnait les politiques d’intégration à l’Union européenne » sous l’autorité du président géorgien. Avec une mission : alerter les chancelleries occidentales sur l’appétit territorial de Vladimir Poutine. Si Raphaël Glucksmann a dit plus tard y avoir été accueilli « avec scepticisme », ses contacts en France ainsi qu’avec les députés européens de différents pays s’avéraient utiles à un dirigeant isolé cherchant à se rapprocher de l’Union européenne. Au point de devenir omniprésent dans l’entourage du président ? « Il passait entre dix-sept et dix-huit heures par jour avec Saakachvili, il était en permanence avec lui, c’était son ombre », retrace un témoin au magazine « Marianne ».

À ce moment-là, Saakachvili cherche aussi à armer son pays, craignant une nouvelle confrontation militaire avec Poutine. C’est, selon une enquête de « Marianne », l’autre mission du jeune conseiller : faire avancer les dossiers d’armement. Pour ce faire, il « côtoie les réseaux franco-géorgiens et multiplie les rendez-vous dans les palaces », écrit l’hebdomadaire.

Une accusation « caricaturale »

De là à affirmer, comme l’a fait Jean-Luc Mélenchon, qu’il a travaillé pour le compte « d’un dictateur » ?

Dimitri Minic, chercheur au Centre Russie/Eurasie de l’Institut français des Relations internationales (Ifri), estime auprès du « Nouvel Obs » que l’accusation est « caricaturale » et « relaye, au fond, la propagande russe des années 2000 à l’encontre de Saakachvili, dont le seul crime aux yeux du Kremlin fut d’avoir intensifié le mouvement d’intégration de la Géorgie à l’espace européen et euroatlantique ».

 

Et de rappeler : « Les mêmes épithètes infamantes sont adressées par la propagande russe depuis trente ans à tous les dirigeants de pays ex-soviétiques qui souhaitent se rapprocher de l’Occident, de Saakachvili à Zelensky. »

Pour rappel, au soir de l’invasion de l’Ukraine en 2022, Vladimir Poutine a fait référence à l’exécutif ukrainien en évoquant « la clique de néonazis drogués au pouvoir à Kiev ». « Il faut donc que les responsables politiques français apprennent à distinguer ce qui relève de la propagande d’un pays étranger, de ce qui se rapproche de la réalité objective », poursuit Dimitri Minic.

Raphaël Glucksmann « a tenté d’apporter une expertise, des conseils à un pays qui tentait de se sortir du carcan du soviétisme, mais qui n’avait aucune culture démocratique », considère pour sa part Charles Urjewicz, historien rattaché à l’Inalco et spécialiste de la Géorgie.

« Le bilan de Saakachvili est contrasté », tranche Dimitri Minic : d’un côté, il a « prôné et incarné un renouveau démocratique, et a conduit des réformes importantes et efficaces qui ont transformé la Géorgie » dans de nombreux domaines, comme la lutte contre la corruption, la police, les infrastructures, la criminalité…

Libéral formé aux Etats-Unis, Saakachvili a « modernisé, notamment sur le plan économique, un pays ravagé par plus de cinquante ans de dictature soviétique », abonde Charles Urjewicz.

Dérive autoritariste

De l’autre côté, « Saakachvili a aussi fait preuve d’autoritarisme, en limitant la libre expression de l’opposition », rappelle Dimitri Minic. En novembre 2007, en pleine crise politique, le président a violemment réprimé les manifestations et fait fermer la principale chaîne de télévision d’opposition.

« Cette chaîne, détenue par un oligarque prorusse, appelait au soulèvement armé », nuance-t-on dans l’entourage de Glucksmann auprès du « Nouvel Obs ». Dans ce contexte tendu, Saakachvili démissionne… avant d’être réélu en 2008. Lorsque Glucksmann choisit de devenir conseiller du président en 2009, la guerre avec la Russie est passée par là, bouleversant profondément le pays : « A ce moment-là, l’urgence, c’est de lutter contre Vladimir Poutine. »
 

Par la suite, « Saakachvili a aussi cherché à rester au pouvoir en modifiant la Constitution et en utilisant l’Etat pour favoriser son élection », retrace Dimitri Minic. Et de souligner ce paradoxe : il a finalement quitté le pouvoir « de façon démocratique » le soir même de sa défaite aux élections, en 2013.

Pas vraiment une attitude de dictateur, souligne-t-on dans l’équipe de l’élu européen. « Ces accusations d’autoritarisme, il faut les remettre dans le contexte de la construction d’un État attaqué par la Russie, qui était auparavant le plus corrompu de l’ex-espace soviétique », fait-on valoir. « Saakachvili a eu des tendances autoritaires, mais ce n’est pas un dictateur », abonde Charles Urjewicz.

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