28
juin
2018
Espace Média L'Ifri dans les médias
Thomas GOMART, chronique parue dans la revue Études

Les sept défis de l'Union européenne

L'Union européenne (UE) ne cesse de subir des chocs qui menacent sa viabilité. Elle a traversé trois crises aiguës – dettes souveraines, afflux migratoire et Brexit – au cours de la dernière décennie. Les résultats des élections nationales traduisent la poussée de forces politiques hostiles à la construction européenne. Pour tout dire, l'UE subit la mondialisation plus qu'elle ne l'oriente.

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Son positionnement international, fondé sur la promotion de l'économie de marché et de la démocratie représentative, est contesté, de manière différenciée, par Washington, Moscou et Pékin.

Face à ces trois puissances, l'UE dispose de moyens réels pour élaborer une stratégie, qui devrait intégrer au moins sept composantes, proposées ici sans exhaustivité, ni souci hiérarchique.

1. Politique commerciale : les échanges commerciaux avec la Russie s'élèvent à 205 milliards de dollars ; ceux avec la Chine atteignent 560 milliards ; ceux avec les États-Unis approchent les 683 milliards. L'UE doit faire face aux mesures protectionnistes américaines et au dumping chinois. Elle mise encore sur l'organe de règlement des différends de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) pour modifier le comportement de Washington et de Pékin.

2. Politique monétaire : face au « privilège exorbitant » du dollar, l'UE a créé l'euro, aujourd'hui partagé par dix-neuf de ses membres. Sa solidité dépend en partie des équilibres entre l'Allemagne, la France et l'Italie. La coalition formée par le mouvement « Cinq Étoiles » et la Ligue du Nord entend demander à la Banque centrale européenne (BCE) un effacement de 250 milliards d'euros de la dette italienne. Pour Berlin, la solidarité entre membres ne saurait conduire à une « union de la dette ».

3. Politique climatique et énergétique : en dépit du retrait américain, l'UE entend mettre en œuvre l'Accord de Paris avec le soutien de Pékin et de Moscou. En réalité, elle ne parvient pas à respecter ses engagements, alors que les États-Unis réduisent leurs émissions de CO2. En 2000, l'UE importait 50 % de sa consommation de pétrole, de gaz et de charbon. En 2030, ce taux passera à 70 %, ce qui implique de repenser les relations avec ses principaux fournisseurs, au premier rang desquels figure la Russie.

4. Politique technologique et numérique : en matière de recherche et développement, la Chine est en train de rattraper les États-Unis, alors que l'UE et la Russie stagnent. Parmi les domaines sur lesquels la concurrence est la plus vive : le photovoltaïque, les batteries et l'intelligence artificielle. Cette dernière dépend d'une maîtrise et d'une exploitation des données numériques, et implique l'élaboration d'une politique en la matière ne se limitant pas au Règlement général de protection des données (RGPD).

5. Politique spatiale : lancé en 1973, le programme de lanceurs Ariane est devenu le symbole de l'Europe spatiale, un des grands succès européens avec l'aéronautique civile. Ce secteur de haute technologie connaît actuellement une profonde mutation en raison d'un double phénomène : la banalisation de l'accès à l'espace et son arsenalisation1. La structuration de l'industrie spatiale européenne se trouve directement contestée par les programmes américains de New Space, qui combinent un réinvestissement fédéral et des initiatives privées.

6. Autonomie stratégique européenne : au cours de la dernière décennie, les États-Unis, la Chine et la Russie ont significativement augmenté leurs dépenses militaires dans des proportions très différentes. Les Européens, dont la dépense militaire cumulée s'élève à 253 milliards de dollars (comparable en volume à celle de la Chine), ont, quant à eux, relâché leurs efforts sur la période. En revanche, en décembre 2017, vingt-cinq pays membres lancent une « coopération structurée permanente » en matière de défense, initiative destinée à répondre à la dégradation de l'environnement stratégique.

7. La bataille du récit : il est frappant de constater la capacité des États-Unis, de la Russie et de la Chine à diffuser un discours sur leurs conceptions respectives du désordre international par la coordination de puissants moyens de communication. L'UE apparaît bien passive, incapable de produire un contre-discours.

Cette liste illustre l'ampleur des défis auxquels l'UE est aujourd'hui confrontée. Pour les relever, il lui faut, de toute urgence, parvenir à penser ses relations avec les États-Unis, la Chine et la Russie, à la fois de manière bilatérale et triangulaire.

 

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1 Ce mot du langage militaire désigne la mise en place de dispositifs permettant la destruction des moyens spatiaux d'autres puissances.
 
Chronique parue dans la revue Etudes, numéro de juillet 2018
 
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Union européenne