L'Etat américain au capital d'OpenAI ? « Certains critiquent l'interventionnisme de Trump, en disant qu'il s'inspire de ce que fait la Chine »
L'administration Trump envisage une entrée au capital de sociétés d'IA comme OpenAI. Mathilde Velliet, chercheuse à l'Ifri et spécialiste des politiques technologiques américaines, décrypte ce tournant vers un interventionnisme accru des Etats-Unis, qui pourrait avoir des conséquences en Europe.
La possible entrée au capital de l'administration Trump dans des sociétés d'IA est-elle une surprise ?
Cela fait plusieurs semaines que le président américain parle de redonner une partie de la manne issue de l'IA au peuple. Une possible entrée au capital serait l'étape d'après.
On constate un revirement du gouvernement Trump : au début de l'année 2025, la tendance était à déréglementer, à supprimer au maximum la bureaucratie. Par exemple, dès ses premiers jours en tant que président, il a abrogé un décret de son prédécesseur Joe Biden visant à encadrer l'IA. L'approche était alors très libérale.
Mais depuis ce printemps, avec la sortie des derniers modèles d'Anthropic et OpenAI, il y a eu une prise de conscience des risques de l'IA en termes de cybersécurité. D'où un certain nombre de mesures allant d'un cadre volontaire prévoyant que l'administration puisse voir les modèles avant leur sortie officielle, à l'interdiction des derniers modèles d'Anthropic aux non-Américains - sur laquelle Trump est revenu.
Comment expliquez-vous ce changement de cap ?
Au-delà des risques liés à la cybersécurité, l'IA est relativement impopulaire aux Etats-Unis, selon de récents sondages. Le grand public s'inquiète des impacts de l'IA sur l'emploi ou la facture énergétique à cause des data centers. Il y a même un début de préoccupation des services de renseignement sur de possibles contestations violentes. Or, les élections de mi-mandat auront lieu en novembre.
Trump est un businessman, qui aime se targuer de pouvoir récupérer de l'argent pour son gouvernement.
Parallèlement, les acteurs de l'IA ont cherché à montrer patte blanche en proposant des idées comme le revenu universel, un fonds de richesse publique permettant une forme de redistribution, etc. La proposition d'OpenAI est « vendue » comme une façon d'inclure les citoyens, mais elle est aussi une façon de sécuriser les relations avec le pouvoir. En quelque sorte, de s'acheter la paix. C'est aussi l'attitude d'Anthropic, qui multiplie les échanges avec Washington.
A-t-on vu beaucoup de précédents ?
L'Etat américain a toujours beaucoup soutenu l'innovation : il a investi 20 milliards de dollars dans l'IA entre 2013 et 2024. Et, ce n'est pas la première fois que l'administration entre au capital d'une entreprise : il a ainsi acquis autour de 10 % d'Intel, en convertissant des subventions en capital. Le gouvernement Trump fait preuve d'un interventionnisme de plus en plus grand et on voit une partie de l'aile Maga aller dans ce sens.
Trump est un businessman, qui aime se targuer de pouvoir récupérer de l'argent pour son gouvernement. Ce n'est pourtant pas la tradition aux Etats-Unis, qui était plutôt libérale : Trump a marqué une rupture. La Maison-Blanche fait de plus en plus la pluie et le beau temps sur des secteurs, alors que Biden restait, lui, davantage dans les règles de l'ordre libéral international. Certains critiquent même l'interventionnisme de Trump, en disant qu'il s'inspire de ce que fait la Chine.
Quelles pourraient être les conséquences de cet interventionnisme accru des Etats-Unis dans l'IA pour les autres pays et notamment l'Europe ?
A l'heure actuelle, on n'a que peu de détails sur une éventuelle prise de participation des Etats-Unis : ni sur la date, ni sur les modalités - un paiement et comment ? -, mais il est inquiétant de voir comment Trump a déployé tous les outils possibles pour imposer sa volonté aux acteurs de la tech.
Et c'était la même chose pour les réseaux sociaux, qui ont plus ou moins fait attention à ce que la modération n'aille pas contre les intérêts des républicains. Cela va modifier la relation de dépendance des entreprises européennes. Car c'est une chose d'être exposée à une entreprise privée, mais ça en est une autre d'avoir en face une entreprise alliée au gouvernement.
D'un côté, les velléités de souveraineté sont de plus en plus fortes, mais de l'autre, les entreprises et gouvernements européens savent bien qu'ils ne peuvent pas faire fi de la technologie américaine. L'Europe a besoin d'un accès aux modèles les plus puissants, ne serait-ce qu'en termes de cybersécurité. Il faudra donc mener des relations diplomatiques, bien identifier les leviers de négociation pour ne pas se fermer des portes.
Et ne pas déplaire à la Maison-Blanche…
En tout cas, il s'agit de trouver le bon équilibre pour ne pas risquer d'être éloigné de certaines innovations, surtout celles relatives à la cyberdéfense, alors que le fossé entre l'Europe et les Etats-Unis se creuse dans certains domaines. L'IA n'est pas juste une question de technologie : elle peut avoir un impact majeur sur les infrastructures, l'économie d'un pays, son marché de l'emploi. L'enjeu dépasse largement le simple secteur de la tech.
> Lire l'interview sur le site des Échos
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