De l’Indo-Pacifique à l’Océanie : une part oubliée du monde ?
Le concept d’Indo-Pacifique tente d’unifier une très vaste région dans une stratégie de parade à l’affirmation de la puissance chinoise. Mais cette région, historiquement et géographiquement, relève de définitions multiples. Elle est aujourd’hui un point d’appui fondamental pour la puissance américaine, et le cœur de l’économie mondialisée. Elle réunit les problèmes posés par de multiples dialectiques locales et par de pressants enjeux mondiaux : environnement, migrations...
L’« Indo-Pacifique » est à la mode. Avec Emmanuel Macron, l’expression est entrée dans le vocabulaire français le 27 août 2018, lors de la conférence des ambassadeurs : « Les relations avec l’Inde, la plus grande démocratie du monde, et avec l’Australie, dans le cadre de la stratégie indo-pacifique, sont essentielles », déclarait le président, sans en faire toutefois une priorité de la diplomatie française au même titre que les relations à entretenir avec l’Afrique ou avec la Chine, dans ce qu’il qualifiait de « refondation de l’ordre mondial ».
Deuxième président français à avoir visité l’Australie, après François Hollande en novembre 2016, Emmanuel Macron avait déjà évoqué, lors des toasts du dîner de l’opéra de Sydney le 1er mai 2018, la présence des forces françaises « dans la zone indo-pacifique qui est clé pour la stabilité mondiale. » Le lendemain, sur la base navale de Garden Island, il envisageait un « nouvel axe » multilatéral Paris-Delhi-Canberra, « absolument clé pour la région » et qui devait engendrer « un véritable nouvel ordre géostratégique », afin d’être « traité en égal comme partenaire par la Chine ».
Tous ne partagent pas cette vision de l’Indo-Pacifique comme contrepoids méridional et maritime à la puissance chinoise, qui caractérise aussi la diplomatie Pacifique de Donald Trump, très différente de celle de son prédécesseur, né à Hawaï. Ainsi l’ancien Premier ministre Dominique de Villepin mettait-il en garde dès 2018 contre une lecture qui « ravive les discours de la guerre froide », et où « l’espace indopacifique » deviendrait le « front pionnier de la démocratie libérale », l’Inde, l’Australie et le Japon étant « érigés en forteresses du monde libre ». Il préconisait, au contraire, « le choix de l’équilibre, celui qui permet de jouer la carte continentale » et « de se libérer de l’emprise de plus en plus pesante de la stratégie des États-Unis », pour « établir un lien fort entre capitales de la “dorsale eurasiatique”, Paris, Berlin, Moscou et Pékin ».
Des positions aussi contrastées révèlent la difficulté à appréhender concrètement un ensemble indo-pacifique manquant de cohérence géographique, et dont les limites varient avec les auteurs et les ambitions effectives, qu’elles soient purement académiques ou émanant de dirigeants politiques. Employé dès 2007 par un stratège naval indien, Gurpreet Khurana, dans un sens strictement maritime, le terme a été repris presque immédiatement par le Premier ministre japonais Shinzo Abe dans une conception intégrant la dimension continentale asiatique, avant de l’être ensuite par Donald Trump. […]
PLAN
- Le vieux et le neuf : Indo-Pacifique, Australasie, Océanie
- Pacifique Sud et Océanie : dialectique locale sur fond d’enjeux mondiaux
- Montée des périls et rivalités de puissance
François Gaulme est chercheur associé à l’Ifri et membre correspondant de l’Académie des Sciences d’Outre-mer. Il a récemment co-écrit Communs et océans. Le rahui en Polynésie, Tahiti, Au vent des îles, 2019.
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